Politique belge

Gare à un retour aux années Martens/Gol ! Il ne se passe plus un jour sans qu’un candidat ou militant PS n’agite le spectre du retour d’un gouvernement de droite. Mardi encore, à la RTBF, Elio Di Rupo a ressorti cette arme de campagne antilibéraux qui a eu le don de, disons, perturber Didier Reynders (lire pages 4-5). Mais de quoi parle-t-on exactement ? Ont-elles été si terribles, ces coalitions de sociaux-chrétiens et libéraux, bâties autour du CVP Wilfried Martens et du PRL Jean Gol, et qui ont bouté les socialistes dans l’opposition dans les années 80 ? Ou bien ne s’agit-il, après "le bain de sang social" et "le Kärcher social", que d’un slogan de plus, destiné à faire peur aux électeurs tentés de voter à droite ou à l’extrême gauche, et de sortir les socialistes des gouvernements ? Tentative de réponse en compagnie de Paul Wynants, professeur d’histoire politique à l’Université de Namur.

1. Le contexte politique. Le début des années 80 est marqué par une forte instabilité politique. "Du 23 janvier 1980 au 21 septembre 1981, quatre gouvernements (trois sociaux-chrétiens-socialistes et une tripartite traditionnelle) se succèdent , rappelle le Pr Wynants. Les premiers sont obnubilés par la réforme de l’Etat et laissent filer la situation économique. Les suivants se penchent enfin sur les dossiers socio-économiques (déficit, budget, fiscalité, indexation), mais ne parviennent pas à trouver un terrain d’entente." Au soir des élections de novembre 1981, les sociaux-chrétiens sont en recul, les libéraux progressent et les socialistes stagnent. Le premier gouvernement Martens/Gol (Martens V), associant CVP, PRL, PVV et PSC est constitué le 17 décembre. En novembre 1985, on prend les mêmes et on recommence, avec Wilfried Martens, Jean Gol et le jeune Guy Verhofstadt, alias Baby Thatcher, au Budget. Martens VI tiendra jusqu’octobre 1987. On connut encore deux mois de Martens VII, avant le retour aux affaires des socialistes, en 1988.

2. Le contexte socio-économique. "La situation est grave au moment où le gouvernement Martens/Gol se constitue , poursuit Paul Wynants. En 1981, il y a plus de 400 000 chômeurs complets et plus de 100 000 chômeurs partiels. Les besoins nets de financement des pouvoirs publics n’arrêtent pas de gonfler : 407 milliards de francs belges (10 milliards d’euros, NdlR) en 1980, 586 milliards en 1981. En pourcentage du PIB, la dette est de 56,1 % en 1980, de 67,5 % en 1981 et de 78,8 % en 1982. La compétitivité des entreprises s’est dégradée, avec un effet négatif sur la balance des paiements."

3. La méthode. Face à l’ampleur du défi, Martens/Gol a recours, à trois reprises, aux pouvoirs spéciaux : le gouvernement contourne le Parlement et s’attribue le droit de légiférer dans certains domaines et pour un temps donné, par arrêtés royaux délibérés en Conseil des ministres. "Un paquet d’arrêtés seront pris dans ce cadre : 200, rien que de février à décembre 1982."

4 Le contenu. "Ces mesures en rafale vont toutes dans le sens de ce que ce que le gouvernement appelle le redressement et que d’autres vont appeler l’austérité : réduction des coûts des entreprises, limitation des dépenses publiques, équilibre financier de la sécurité sociale, diminution de 3 % de la masse salariale globale, suspension de la liaison salariale à l’index, et une dévaluation du franc belge de 8,5 % pour relancer les exportations." Tout cela dans un contexte de conflictualité sociale. "Le patronat, se sentant soutenu par le gouvernement, passe à l’offensive. Les syndicats, eux, essayent de résister mais vivent très mal la situation." La concertation sociale s’en trouvera altérée et les accords interprofessionnels, difficiles à boucler.

5. Les résultats. Martens/Gol a quelques plumes à son chapeau : amélioration de la compétitivité, réduction des déficits, rétablissement de l’équilibre de la balance extérieure. "Par contre, le PNB connaît une faible croissance, qui s’explique par la compression des revenus des ménages et la faible demande intérieure. Et en 1984, il y a plus de 500 000 chômeurs complets indemnisés. La baisse ne s’amorce qu’en 1985. Donc c’est une politique qui fait mal." D’où cette question : le jeu en valait-il la chandelle ? "Faut-il faire si mal pour avoir des résultats, certes, mais qui ne sont pas à la hauteur des espérances ? Certains, comme Didier Reynders, estiment que, sans cela, on courait droit à la catastrophe. D’autres que c’est une politique socialement insupportable, injuste et pas si efficace."

6. La comparaison. Agiter la menace Martens/Gol pour dénoncer ce que pourrait être un gouvernement de droite avec la N-VA et les libéraux est-il opportun ? Les contextes sont-ils comparables ? "A l’époque, les sociaux-chrétiens ont été effrayés de la dégradation de la situation et ont accepté des mesures radicales. En 1981, lors d’un sommet européen à Maastricht, Martens s’est fait littéralement enguirlander par les chefs d’Etat et de gouvernement sur la situation belge. Le contexte psychologique de l’époque explique que certains sociaux-chrétiens ont pu entrer dans le cadre de cette politique. Si on applique le programme de la N-VA, aujourd’hui, on a une politique de ce genre, mais je doute que les sociaux-chrétiens, dans le contexte actuel, soient disposés à l’accepter, dans sa forme radicale du moins. Le CD&V veut conserver des réflexes de protection sociale. Les contextes ne sont pas comparables, donc." Dès lors, il s’agit juste d’un slogan de campagne ? "Oui, comme le Kärcher. C’est la stratégie actuelle du PS : sans nous, ce serait pire."