Politique belge

ENTRETIEN MATHIEU COLLEYN

Le regard de Vincent de Coorebyter, directeur du Crisp, sur l’évolution de la campagne électorale et sur les négociations d’après 13 juin.

Quel est votre regard sur le déroulement de la campagne ?

C’est une campagne qui frappe par la hiérarchie des thèmes abordés. On consacre énormément de place à l’institutionnel et au linguistique, autant du côté francophone que du côté flamand. Et on consacre peu de place, surtout du côté francophone, en tout cas dans le relais médiatique de la campagne, au socio-économique et au défi budgétaire qui nous attend. Au point de focaliser toute la campagne, en Flandre, sur la N-VA.

C’est regrettable selon vous ?

Disons que c’est sans doute trompeur par rapport à la campagne sur les marchés, à la campagne dans la rue, où il y a sûrement beaucoup plus de discussions entre la population et les candidats sur le paiement des pensions, la dette publique, l’emploi, etc. Ensuite, la campagne avait démarré de manière très sage, délibérément maîtrisée et respectueuse sur le plan communautaire. Après la chute du gouvernement, les partis s’étaient donnés pour consigne de privilégier le dialogue et les propositions raisonnables.

Y compris en Flandre ?

Oui, certainement au CD&V qui a centré sa campagne sur le thème du dialogue constructif. L’Open VLD, qui a provoqué la chute du gouvernement, s’est efforcé de donner l’explication la plus sereine des événements, en disant : “Nous avons constaté qu’un accord était impossible et que dans ces conditions il vaut mieux abattre les cartes et recommencer à zéro.” Cela sans agressivité. Et puis il y a eu certains événements de campagne qui ont créé une atmosphère nettement plus tendue. Il y a eu la stratégie très offensive de l’Open VLD, qui a mis systématiquement le CD&V en difficulté. Il a toujours eu un coup d’avance. Sur l’après-élections, en disant le premier qu’il faudrait un accord institutionnel avant la formation du gouvernement. Mais aussi en présentant son plan pour trouver les 22 milliards de recettes nouvelles ou de réduction de dépenses. Le CD&V a dû attendre 48 h pour donner ses réponses. D’autre part, il y a eu une l’interview remarquée de Joël Milquet dans “La Libre Belgique”. Et enfin, un certain nombre de déclarations de Bart De Wever, qui avait abordé la campagne de façon rassurante, mais qui, avec ses propos sur Bruxelles, a versé dans la démagogie.

C’est-à-dire ?

En parlant de la criminalité, du taux de chômage, du nombre excessif d’élus, etc. Comme si tout cela était dû au statut de Bruxelles en tant que Région et en oubliant que s’il y a autant d’élus à Bruxelles c’est notamment pour permettre une forte représentation de la minorité flamande. Il mélange des questions qui sont sans rapport. Ce n’est pas le statut de Bruxelles qui est la cause des flux migratoires, des problèmes sociaux ou du boom démographique. On a une fin de campagne qui est moins heureuse qu’au démarrage.

Quand on lit ou entend les déclarations des uns et des autres, on a l’impression qu’on va droit au blocage. C’est aussi la vôtre ?

On va droit au blocage dans le sens où le parti qu’on présente comme le premier parti, la N-VA, a un programme qui est non négociable pour les francophones. On peut aussi aller au blocage parce que l’Open VLD est revenu à une ligne confédéraliste que, jusque-là, il n’avait assumée que le temps d’un congrès. Et on a un blocage persistant sur les questions linguistiques et la périphérie. Mais par ailleurs, Groen ! reste un parti avec lequel il est possible de négocier. Le SPA mène une campagne très ouverte, très nuancée sur les questions institutionnelles et parfois main dans la main avec le PS. Le CD&V a l’attitude la plus nuancée qu’on lui connaisse depuis des années. Le tout sera de voir l’impact des résultats électoraux sur l’attitude de chacun. On ne peut pas prédire un clash, mais selon le rapport de force issu de l’élection, la difficulté peut être plus ou moins grande. Et notamment si la N-VA apparaît comme incontournable, au moins dans un premier temps. Mon hypothèse est que les partis francophones ne veulent pas préjuger du pire et étaler leurs cartes.

Une négociation avec la N-VA est-elle possible ?

La N-VA pourrait être incontournable et impraticable à la fois. Les autres partis flamands pourraient aussi bien estimer qu’elle va faire capoter les négociations que les faire réussir.

Leur stratégie pourrait être d’associer la N-VA pour qu’elle tombe d’elle-même.

Oui, pour qu’une fois encore, devant des lignes de compromis plus équilibrées, ils claquent la porte et qu’une partie des électeurs se demande si c’est vraiment utile de voter pour ce parti. Mais on peut aussi les associer pour renforcer les négociateurs flamands, pour mettre les francophones devant un cahier de revendications extrêmement lourd. On peut aussi décider d’associer la N-VA pour ne pas l’avoir dans l’opposition, car l’opposition nationaliste flamande pourrait peser plus de 40 % des voix en Flandre si on additionne les votes Vlaams Belang, Lijst Dedecker et N-VA. Les quatre partis non nationalistes se retrouveraient à la table des négociations sous le feu permanent des trois partis nationalistes. Avec ce scrutin dans tous les domaines, on est face à un degré d’incertitude maximal. Les sondages sont à manier avec des pincettes.

On parle beaucoup de l’éventualité de voir Elio Di Rupo accéder au poste de Premier ministre. Qu’en pensez-vous ?

J’insiste sur le degré d’inconnue et sur les conditions de départ de la négociation. Le poste de Premier ministre est attribué selon certains critères. D’abord, a priori, il est flamand. Et il est le chef de file du premier parti ou de la plus grande famille politique. Problème, le plus grand parti pourrait être la N-VA mais elle n’a pas d’alter ego du côté francophone. Deuxième problème, le Premier ministre doit être acceptable aux yeux des partenaires de la coalition. S’agissant de Bart De Wever, c’est loin d’être évident pour les francophones. Il faudrait en outre qu’il soit lui-même candidat. On pourrait assister à cette scène de voir le Roi inviter Bart De Wever. C’est-à-dire le chef de l’Etat invitant en premier quelqu’un qui veut faire disparaître cet Etat. Enfin, en plus d’appartenir à la première famille politique, il faut que le Premier ministre ait un leadership dans sa communauté, mesuré par exemple au Sénat. Cela peut poser un problème pour Marianne Thyssen.

Elle a de fortes chances de ne pas avoir la main.

Effectivement. Et le critère du poids des familles peut aussi barrer la route à Didier Reynders. Tout ceci conduit à l’hypothèse d’un Premier ministre francophone en la personne d’Elio Di Rupo. Son image personnelle et aussi celle du PS se sont pleinement rétablies, y compris en Flandre. Mais il ne faut pas sous-estimer la difficulté pour les Flamands d’accepter un Premier ministre francophone. Ils critiquent depuis longtemps un poids trop important des francophones au fédéral.

Donc rien n’est joué ?

Rien n’est joué et on est amené à une hypothèse qu’il ne faut pas balayer d’un revers de la main, celle de Johan Vande Lanotte.

Il a pourtant dit qu’il n’était pas candidat.

Oui mais il a toujours dit aussi que c’est le genre de fonction pour laquelle on n’était pas ouvertement candidat. Je ne suis pas occupé à dire qu’on pense à lui. Mais pourquoi pas, si les socialistes sont en tête et si le Premier ministre devait être flamand?

Quelles différences voyez-vous entre les quatre partis traditionnels en termes de programme ?

Il y a d’abord une vaste zone de convergences. Par-delà quelques mesures, il y a la volonté de ne pas chercher des recettes fiscales nouvelles. Face à un défi budgétaire majeur, aucun des quatre grands partis n’annonce la recherche de recettes nouvelles ou des mesures de grande ampleur pour répondre au problème de la dette publique, du financement des pensions ou de la sécurité sociale. On considère que les citoyens payent déjà la crise, que les entreprises sont déjà en difficulté. C’est compréhensible mais on peut se demander si c’est tenable sur le moyen terme.

D’autant que beaucoup de pays européens s’y mettent...

Oui, c’est d’autant plus frappant qu’on n’annonce pas non plus de mesures de réduction des dépenses.

Les partis cachent-ils la réalité des mesures budgétaires à engager ?

On table visiblement sur une reprise vigoureuse de la croissance à court terme. Et peut-être considère-t-on qu’il vaut mieux d’abord régler le contentieux communautaire avant de se retrouver dans un contexte plus favorable pour mener des politiques impopulaires (mais qui pourraient aussi être très bien comprises par la population). D’après les experts, on ne pourra pas se contenter des effets positifs de la croissance. Deuxième élément, certains thèmes socio-économiques ont vu se créer autour d’eux des convergences, voire un consensus. Je pense à l’aménagement de la carrière, à l’équilibre entre travail et vie de famille, au statut social des indépendants, même s’il y a des nuances. On peut ajouter une convergence : ne pas détricoter les politiques de baisse des cotisations sociales.

Est-ce à dire que les partis traditionnels n’ont jamais été aussi proches les uns des autres ?

De facto oui. Même si chaque parti met sa griffe dans chaque politique.

Et les divergences alors ?

Le MR reste le seul parti à plaider pour une nouvelle réforme fiscale. Il se singularise par l’attention portée aussi aux hauts revenus. Par ailleurs, il ne plaide pas pour plus de régulation dans le domaine de l’énergie. Le CDH reste dans une position centriste avec des accents libéraux, comme l’idée de travailler à une plus grande différence entre allocations de chômage et emploi. Mais le CDH plaide aussi pour une déduction élargie des frais de garde d’enfants, insistant sur les familles, ou pour un relèvement du précompte mobilier sur certains types d’investissements mobiliers. De façon constante, le PS met l’accent sur la solidarité et la protection des plus modestes, sur l’idée de ne pas faire payer la crise deux fois au citoyen. Ecolo, même s’il ne met pas du tout l’environnement au centre de sa campagne, est tout de même le parti qui insiste sur la réorientation de l’économie vers une économie verte. C’est le parti le plus offensif face au secteur de l’énergie, ou sur la question de la rente nucléaire, même s’il n’est pas tout à fait clair là-dessus. Si Ecolo n’assume pas publiquement le terme de “gauche”, on trouve dans son programme plusieurs propositions typiques de la gauche, comme une forme de taxation de la fortune, ou un relèvement du précompte mobilier en protégeant les petits épargnants.

Voyez-vous un gouvernement se former rapidement ?

Les perspectives de coalition sont floues. Il ne faut pas oublier que pour une réforme de l’Etat, il faut une majorité spéciale à la Chambre et au Sénat ainsi que dans les deux groupes linguistiques. Tout est ouvert, et les rapports de force ne dicteront pas tout. On n’a jamais vu depuis 2001 une volonté aussi grande de part et d’autre de négocier une réforme de l’Etat. Mais l’on voit clairement les questions qui pourraient faire capoter les négociations. Les questions linguistiques au premier chef.

© La Libre Belgique 2010