Politique belge

On le voit encore, une après-midi de novembre 1981, déboulant sous la pluie battante au Parlement avec quatre autres inconnus appelés, comment, écologistes, c’est bien ça ? Sans cravate, passe encore, quoique. Mais en jeans ! Eh quoi, se défendra-t-il, "chacun son costard". Et à vélo ! Précisément, en tandem : "Moi aussi, je pouvais avoir un chauffeur" Lui qui n’avait jamais approché un élu va tout découvrir du microcosme, le gratifiant du flatteur label "zoo passionnant".

On le revoit aussi, un soir de mai 1999, fêter avec ses potes, et pas dans une chope de dioxine, le triomphe électoral d’Ecolo. Jusqu’à jucher sur ses épaules l’iconique Vincent Decroly (qui, déjà ?). Bientôt, il hante les négociations arc-en-ciel qui en feront un secrétaire d’Etat. Eh oui, toujours avec sa big moustache tout droit sortie d’Astérix (c’est pour cacher des aléas dentaires), une boucle dorée à l’oreille (c’est pour "ne pas monter trop haut dans l’échelle sociale" ), sa dégaine et son chewing-gum de cow-boy qui en a toujours vu d’autres. Le portefeuille ministériel n’est certes pas épais. A Isabelle Durant d’être le punching-ball des ministres dominants ; lui n’aurait pas pu : "Je ne suis pas assez fort psychologiquement", se justifiera-t-il, ou se débinera-t-il. Reste qu’il va laisser son nom sur la sortie (???) belge du nucléaire comme, davantage pour initiés, à l’enseigne de Kyoto.

On l’a revu encore, courant 2010, rappliquer. Tant qu’il était au Kenya, à Nairobi, l’appel du pays restait supportable. Mais quand il a retrouvé un bureau à Bruxelles, toujours en fonctionnaire onusien, il n’a plus pu résister aux sirènes politiques. Ecolo l’a replacé tête de liste, même s’il n’y connaît plus la plupart des gens : "Heureusement, ça veut dire qu’il y a eu renouvellement." Au moins, "quand il y a des trucs pénibles à décider, le bateau ne tangue plus. Ecolo égal chaos, ce n’est plus vrai". Notez bien le "plus" de l’orfèvre. Quoi, Ecolo, dont il endosse désormais la demi-tête, serait devenu parti traditionnel ? "Boaaah, si vous voulez !"

Olivier Deleuze naît à Saint-Josse en 1954. Jeune, il veut être footballeur pro, astronaute et ministre. Allez, c’est accompli pour un tiers. En attendant, on aime assez son totem scout : mouflon hilarant.

Agronome de formation, il se découvre la fibre écologiste à Inter-Environnement en objecteur de conscience. Il milite dans la foulée aux Amis de la Terre, ce qui lui vaut de compter parmi les fondateurs d’Ecolo en 1980. Et donc parmi ses premiers parlementaires, dès la fin de 1981

A la première crise de croissance, en 1986, il quitte siège et parti. Vert "flashy" , veine antiparticipationniste, tons gauche libertaire, tenant de la thèse du mouvement-parti versus celle de parti-mouvement (si, si, c’est coriacement différent), Deleuze ne veut pas voir Ecolo pactiser en Wallonie avec les conservateurs chrétiens et libéraux - ce qui ne l’empêchera pas plus tard de ne pas blairer les improbables voire introuvables convergences de gauche entre PS et Ecolo : "A 31ans, j’en avais déjà assez. Ecolo commençait à se prendre pour un parti."

Le démissionnaire se recycle alors dans le privé, rayon dépollution de l’air en sidérurgie, avant de diriger Greenpeace Belgique où tous n’ont pas oublié son escalade protestataire d’un incinérateur à Bruxelles.

On est plus étonné de le voir revenir en politique en 1995, via un réseau parallèle chez Ecolo qu’il appelle par dérision "les forces du bien". Mais ce saxophoniste enragé de la fanfare "Jour de fête" connaît la musique. Il est aussitôt réélu à la Chambre et chef de groupe pour avoir gagné en pragmatisme et talents de rassembleur. Jusqu’à ce poste de secrétaire d’Etat à l’Energie sous la mémorable hexapartite fédérale libérale-socialiste-écologiste de 1999.

2003, fin d’arc-en-ciel, les verts s’écroulent. Lui s’en re-va, cette fois aux Nations unies, au programme pour l’environnement. Le rat qui quitte le navire ? Le soupçon est inévitable, même s’il avait souhaité dès l’année précédente aller voir ailleurs si l’herbe y était plus verte. Reste qu’il put pressentir la Bérézina ; ou en avoir ras-la-moustache des arguties picrocholines entre "réalos ou "fundis", "stoppistes" ou "encoristes", et autres qui auront avec une opiniâtreté masochiste singularisé, empêtré et décrédibilisé Ecolo au pouvoir.

Dès 2009 pourtant, il re-frappe chez des Verts en fin de convalescence. Mais on ne lui promet pas une tête de liste aux européennes; il préfère alors garder son emploi. Aux législatives de 2010, en revanche, c’est fait. Jusqu’à bientôt doubler sa rentrée parlementaire d’appétits au sommet du parti, ouverts par le départ de Jean-Michel Javaux.

C’est donc un zig-zagueur de première qui arrive au poste. Dont la trajectoire, le style, le long passé déjà, une vraie modestie aussi mais qui ne cache pas tout d’inclinations opportunistes, auront pu à la fois lui valoir des partisans comme des critiques.

Du reste, ce pur Ecolo en est un emblème, mais pas une figure tutélaire. Pourtant parmi les pionniers, pourtant d’emblée l’un des plus connus et populaires, pourtant l’un des plus médiatisés (c’est un bon client tant il a le propos clair, net, précis et concis), pourtant parlementaire de poids, finalement, on identifie mal sa place dans le parti. Au moins par comparaison avec le rang qu’ont pu y tenir hier un Lannoye (en père intraitable), un Daras (faisant partie des meubles), un Defeyt (en théoricien infatigable), une Durant (en chef de file gouvernemental), un Morael (celui qui a professionnalisé Ecolo) ; ou qu’y tient aujourd’hui son quatuor dominant Javaux/Hazée/Cheron/Nollet.

On doit ce retrait à ce côté balle de jokari, ce CV d’allers-retours, bien sûr. Mais aussi à ce que ce fort en gueule, voix assurée, rire puissant de rigolard, cadre peu avec de tenaces propensions maison besogneuses sinon torturées à couper les virgules en quatre. Enfin, comment dire, ce "cool" n’est pas flemmard ; mais il vous a comme un flegme, un détachement de la politique dont il aime répéter qu’elle n’est pas sa vie mais ni plus ni moins que son métier : "Je suis un plouc."