Politique belge Analyse

Le 22 avril, il y aura un an, précisément, que le gouvernement Leterme a offert sa démission au roi Albert II. Et pourtant Et pourtant il n’y a toujours pas l’ombre de l’ombre d’un accord institutionnel en vue. Et beaucoup d’observateurs pensent que cela peut encore durer des mois et des mois. Pourquoi ?

1La N-VA n’est pas pressée. Pour conclure un accord, il faut avoir le courage mais surtout la volonté d’y arriver. Or, il n’est pas certain que tous les partis le souhaitent vraiment, on veut dire ardemment. Prenez la N-VA, qu’est-ce qui pourrait bien la pousser à conclure un accord avec les francophones, elle qui milite pour l’avènement d’un Etat flamand, républicain, indépendant, elle qui pour arriver à ce destin, souhaite avant toute chose démontrer que l’Etat fédéral, dans sa structure actuelle, est ingouvernable ? Plus le temps passe et plus la théorie de la N-VA se renforce. D’autant que les autres partis flamands font tout pour rendre la N-VA incontournable. Il y a bien eu quelques voix, courageuses pour s’interroger sur la stratégie de la N-VA : "Bart De Wever n’a rien fait de sa victoire électorale", a lancé le Premier ministre, Yves Leterme, il y a peu. Mais après, d’autres hommes forts du CD&V (Kris Peeters, Eric Van Rompuy) ont fait comme s’ils n’avaient rien entendu.

De plus, comme le blocage profite avant tout à la N-VA - qui caracole en tête des sondages - les nationalistes ont tout intérêt à prolonger ce blocage le plus longtemps possible, voire même jusqu’aux élections communales d’octobre 2012. Car s’il est bien un objectif que les leaders de la N-VA se sont assigné, c’est bien celui-là : s’assurer une implantation locale. Bart De Wever rêve de s’emparer du maïorat d’Anvers et Sigfried Bracke a des vues sur l’hôtel de ville de Gand. D’autres places fortes pourraient être conquises par la N-VA si le parti duplique, au niveau local, les intentions de vote dont le parti est crédité au niveau fédéral. Les nationalistes n’ont donc aucun intérêt à conclure un accord trop tôt.

2Le CD&V, non plus. Au CD&V, non plus, on n’est pas trop pressé. Facile à comprendre. Aujourd’hui, le CD&V truste une grande partie des postes en vue. Le Premier ministre fédéral ? Un CD&V : Yves Leterme. Le ministre-Président du gouvernement flamand ? Un CD&V : Kris Peeters. Le ministre des Affaires étrangères ? Un CD&V : Steven Vanackere. Le ministre de la Défense nationale ? Un CD&V : Pieter De Crem. Le négociateur royal ? Un CD&V : Wouter Beke. Pourquoi donc voulez-vous que le CD&V soit pressé d’en finir avec cette situation et précipite un accord institutionnel et un accord gouvernemental ? Sur la base des résultats électoraux du 13 juin dernier, les démocrates-chrétiens flamands perdraient quasiment la moitié de leurs responsabilités actuelles. Comme la N-VA n’a aucun intérêt à conclure rapidement un accord et comme le CD&V ne veut pas signer d’accord sans la N-VA on risque d’attendre encore longtemps. Le surplace actuel arrange donc les deux grands partis flamands qui sont plus alliés que concurrents. Voyez la stratégie sur Bruxelles : CD&V et N-VA sont parfaitement sur la même ligne, selon laquelle il faut cogérer la capitale.

3Les libéraux ? Bloqués. Remarquez : tous les hommes politiques flamands ne sont pas d’accord. Dans les rangs de l’Open VLD, par exemple, certains considèrent que Kris Peeters a agi comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Mais ils ne le diront pas publiquement, par crainte de briser le sacro-saint front flamand. Dans ces conditions, on comprend pourquoi les partis libéraux, le MR et l’Open VLD ont essayé autre chose. Pour sortir du marécage actuel, ils ont proposé de lancer, parallèlement à la négociation institutionnelle, une discussion sur les grands thèmes socio-économiques. Ce serait une manière de tisser des liens de confiance entre les partis qui négocient, des liens qui pourraient être utilisés pour engendrer des rapprochements institutionnels. Mais rien n’y fait : CD&V et N-VA n’en démordent pas. Il faut d’abord conclure sur les dossiers institutionnels avant d’ouvrir les dossiers économiques. Motif : les Flamands se sont fait avoir en 2007. Il y a pourtant une différence majeure : en 2007, on a clos les dossiers communautaires pour lancer les discussions économiques alors qu’ici, VLD et MR proposent de mener les deux discussions de front. La réponse du CD&V et de la N-VA est toujours la même : niet.

4Des pressions extérieures ? Certains pourraient croire aussi que des éléments extérieurs au monde politique finiront par contraindre nos têtes dirigeantes qu’il est grand temps de conclure un accord. Le monde économique ? Oui, sans doute. On imagine que l’absence de gouvernement peut perturber, voire retarder certaines décisions d’investissements. Mais quand vous regardez les chiffres des performances économiques de la Belgique et de toutes les Régions du pays, ils sont plutôt bons. Kris Peeters, le Premier flamand, reconnaît même que la Flandre a retrouvé le niveau économique d’avant la crise de 2008. Pareil du côté francophone : les exportations wallonnes n’ont jamais été aussi bonnes. Et les missions économiques se multiplient, en Russie, au Brésil ou ailleurs, pour aller vendre nos produits et vanter les opportunités d’investir en Belgique.

Bien sûr, le Fonds monétaire international presse la Belgique de constituer un gouvernement capable d’entreprendre, enfin, les grandes réformes indispensables (marché de l’emploi, fiscalité, pensions ). Mais il reconnaît lui-même que les performances budgétaires de la Belgique sont meilleures que celles prévues. Les pressions extérieures sont donc inefficaces.

5Donc, que faire ? En l’absence de pression intérieure ou extérieure, on ne voit pas très bien ce qui pourrait favoriser la conclusion d’un accord. La pression de la rue ? On a déjà essayé. En vain. Bientôt, quand on aura dépassé Pâques, il sera quasiment impossible d’organiser des élections avant les grandes vacances. Après les vacances, certains diront : on ne va pas prévoir des élections fédérales à un an des élections communales (en octobre 2012). Quand Wouter Beke aura terminé sa mission, il y aura peut-être quelques pressions - francophones surtout - pour transformer le gouvernement d’affaires courantes en gouvernement de plein exercice. Avec la même équipe. On comprend pourquoi, depuis quelque temps, Yves Leterme a le sourire. Si la crise se prolonge, il reste. Si le gouvernement retrouve ses pleins pouvoirs, il reste. Certains croient même qu’en cas d’accord, il prolongera aussi son bail, au 16 rue de la Loi. Parfois, il arrive à l’histoire de repasser les plats.