Politique belge

Quelle est l’implication de Didier Reynders dans le Kazakhgate ? Pour le vice-Premier ministre MR, à n’en pas douter, elle est nulle. Si, aujourd’hui, il réserve ses commentaires pour la commission d’enquête parlementaire sur le Kazakhgate, il disait en novembre dernier n’avoir "eu aucun contact avec qui que ce soit dans ce dossier" .

C’est pourtant "lui qui a été cité le plus explicitement dans divers documents", affirmait Georges Gilkinet (Ecolo), membre de la commission Kazakhgate, mardi, dans "Le Soir". "Didier Reynders était manifestement prêt à payer très cher la loi sur la transaction pénale." Il fait référence à un livre sorti en 2014, intitulé "Dumping fiscal", dans lequel il est écrit que M. Reynders était prêt à trouver une majorité alternative avec la N-VA, alors dans l’opposition, pour faire voter la loi sur l’élargissement de la transaction pénale, au cœur du Kazakhgate. L’écologiste demande ainsi l’audition rapide du ministre devant la commission d’enquête.

Cette dernière est chargée d’analyser les circonstances dans lesquelles la loi sur la transaction pénale a été votée. Adoptée au printemps 2011 dans la plus grande précipitation, alors qu’on savait qu’elle était mal ficelée, elle a permis à l’homme d’affaires belgo-ouzbek Patokh Chodiev d’échapper à des poursuites pénales en concluant une transaction le 17 juin 2011, un mois à peine après la promulgation de la loi. Il est ensuite apparu que cette transaction arrangeait bien la France. A l’époque, Paris négociait un marché avec le Kazakhstan, dont la signature dépendait du cas Chodiev en Belgique…

Et Didier Reynders là-dedans ? En 2011, il était vice-Premier ministre et ministre des Finances. C’est lui, nous a assuré Laurette Onkelinx, ex-vice-Première PS, qui a mis la transaction pénale sur la table du conseil des ministres, le 3 février 2011. Un accord est alors intervenu liant ce dossier à la levée du secret bancaire (vue, elle, comme une réponse aux menaces internationales de placer la Belgique sur la liste des paradis fiscaux).

"Un dossier comme les autres"

Le 16 mars, le texte arrive à la commission Justice du Sénat. Ce jour-là, des sénateurs s’interrogent sur sa robustesse juridique. Ils décident d’auditionner des experts. La présidente de la commission, Christine Defraigne (MR), nous a raconté avoir été interpellée en pleine séance par la secrétaire politique du groupe MR au Sénat, lui indiquant avoir reçu une consigne selon laquelle il fallait "aller très vite" sans quoi "des affaires pénales risquaient d’être prescrites" - et ainsi échapper à la transaction et à de potentielles rentrées financières.

La consigne en question émanait-elle du cabinet Reynders ? La secrétaire politique, Virginie Defrang-Firket, aujourd’hui députée wallonne, nous a dit ne pas avoir de souvenirs précis de l’épisode relaté par Mme Defraigne. Le dossier transaction pénale, selon elle, était "un dossier comme les autres, sans élément particulier".

Le 16 mars toujours, dans la soirée, un attaché parlementaire MR, chargé de suivre les travaux de la commission Justice, aurait à son tour reçu un coup de fil du cabinet Reynders et aurait fait l’objet de pressions pour que le texte ne soit pas modifié. Au bout du fil ? Selon nos informations : Rudy Volders, le chef du cabinet du Premier ministre Charles Michel (MR). A l’époque, il était le directeur de la cellule fiscale de Didier Reynders. "Je n’ai jamais pris contact en ce sens avec la commission du Sénat", nous a-t-il toutefois assuré mardi.

M. Volders préfère réserver ses réponses pour la commission Kazakhgate. Il précise tout de même qu’"il y avait un parallélisme dans l’avancement des deux projets", transaction pénale et levée du secret bancaire. "Quand des dossiers sont liés politiquement, si on fait voter l’un avant l’autre, on perd le levier politique pour obtenir ce qu’on souhaite." Une façon de justifier l’empressement avec lequel la transaction a été adoptée.

Enfin, un ancien collaborateur de Didier Reynders aux Finances estime, pour dédouaner son ancien patron, que "les questions très politiques passaient toujours par Olivier Henin (l’ex-chef de cabinet du ministre), pas par Rudy Volders. Si son nom était apparu dans la presse, là, les rumeurs auraient été crédibles."

Au-delà du parcours législatif, M. Reynders - ou plutôt le "ministre des Finances" - apparaît encore dans un courriel rédigé par un émissaire de l’Elysée, Jean-François Etienne des Rosaies, selon lequel le libéral aurait été "sensibilisé" au cas Chodiev par Armand De Decker (MR), l’avocat du milliardaire.