Politique belge Le nouveau recteur de la KU Leuven évoque les défis des universités, puis critique l’hypocrisie et le manque de courage de la ministre de l’Enseignement francophone Marie-Martine Schyns, ainsi que l’interventionnisme politique de Jean-Claude Marcourt. L’ex-sénateur CD&V revient également sur son expérience politique.

Rik Torfs est l’Invité du samedi de LaLibre.be.


Ce jeudi, l'ancien Premier ministre Wilfried Martens nous a quittés. Quel souvenir particulier gardez-vous de lui?


Je l'ai régulièrement croisé et plutôt bien connu. C’était un homme très compétent en politique, mais aussi un croyant en Dieu. Je me souviens surtout avoir fait une longue émission avec lui sur des questions profondes sur la vie, la religion et la vie sexuelle. (NDLR : Wilfried Martens y avait notamment confié avoir une 'vie sexuelle intense') Cette émission et ses déclarations ont eu un effet spectaculaire en Flandre ! Il faut dire aussi qu’il a eu une vie très mouvementée, partant de zéro et avec très peu de connaissances de la gente féminine. De ce statut vulnérable et il est arrivé à un aboutissement remarquable avec son union avec Miet Smet.

Avait-il encore de l’influence au sein du CD&V (ex-CVP) ?

Il était moins présent que d’autres au bureau politique hebdomadaire du parti, à l’inverse de Mark Eyskens par exemple, mais il entretenait de nombreux contacts la nouvelle génération. Cela dit, il est clair qu’il n’était plus directement impliqué dans la politique quotidienne.




L’actualité de la semaine a aussi été marquée par le prix Nobel de Physique remporté par le Belge François Englert (ULB).

Cela démontre qu’en Belgique ou en Europe, on reste à la hauteur dans certains domaines. Mais n’étant pas un nationaliste de nature, le fait qu’il soit belge ne me réjouit pas davantage. C’est un peu comme les Diables rouges, s’ils gagnent… tant mieux, s’ils perdent… tant pis. Cela dit, c’est bien pour la Belgique.

Autre sujet, les baptêmes étudiants qui font polémique. Votre université est sensibilisée par ce sujet ?

Pas de la même façon, le bizutage est un phénomène davantage latin, wallon ou français. On a une tradition nettement plus modérée en Flandre. En revanche, le fait d’être situé au centre-ville provoque certaines tensions entre le bourgmestre Louis Tobback et les 48.000 étudiants de Leuven, surtout au niveau des nuisances sonores le soir et la nuit.

Vous venez d’être élu recteur de la KU Leuven. Quelles seront vos priorités lors de ce mandat de 4 ans ?

Tous les rankings internationaux nous placent parmi les meilleures universités d’Europe et du monde. Sur le plan scientifique, on essaie donc de prolonger cette bonne situation. Mais vu que nos professeurs sont très actifs dans les recherches et les publications, on doit être attentif à l’impact de ce travail sur la qualité de l’enseignement même de nos étudiants. Nous devons revaloriser les activités d’enseignement.

Vous voulez dire que la grande production de travaux universitaires nuit à la qualité de l’enseignement ?

Ce n’est pas toujours le cas, mais c’est un problème réel. Pour qu’un jeune professeur soit nommé et promu, il doit faire des travaux et publier de nombreux articles… ce qui peut parfois le mener à négliger sa tâche d’enseignant. Il est nécessaire d’accentuer cet aspect-là de la fonction.

Particularité en Flandre, les publications des professeurs ont un impact sur le financement des universités.

Et à juste titre ! En Flandre, 55% du financement dépendent du nombre d’étudiants et le reste dépendra du résultat scientifique (doctorats, publications internationales et autres critères). C’est un modèle axé sur le qualitatif et la concurrence internationale. C’est fort différent de celui en vigueur côté francophone.

Vous lancez un appel aux francophones…

Je crois effectivement qu’ils devraient aussi utiliser le critère de la production scientifique pour déterminer le financement des universités. Ils ont opté pour une autre politique. Je ne conteste pas le niveau des universités francophones, bien que l’on constate dans tous les rankings internationaux que les universités flamandes font mieux… Mais bon, un ranking n’est finalement qu’un ranking.

Dans le Sud du pays, on justifie souvent ces moins bonnes performances par l’importance des publications anglophones dans les rankings…

Ce n’est pas forcément le cas. Mais dans certains secteurs, il est crucial de publier en anglais. En tant que flamands, on a la même contrainte de rédiger dans une autre langue. Il faut se rendre à l’évidence…



Le ministre Jean-Claude Marcourt finalise sa réforme de l’enseignement supérieur en se réjouissant d’avoir « fait tomber les piliers idéologiques », et donc philosophiques. Pour vous, une bonne raison de se réjouir ?

Non ! Il faut donner beaucoup d’autonomie aux universités et ne pas les forcer à collaborer sur des bases régionales. Cela n’a pas de sens, il faut les laisser libres dans leurs choix d’enseignement et d’associations. Il faut aussi faire attention à ce que les politiques ne fassent pas la loi dans le monde universitaire. En Flandre, ce péril existe aussi avec un test d’anglais imposé à tous les professeurs. Là aussi, l’autonomie de l’université doit prévaloir.

Certains ministres empiètent sur vos compétences ?

Oui, c’est toujours un danger. Le politique n’a pas à contrôler la qualité des professeurs, de l’anglais qu’ils utilisent et autres… Il faudrait laisser les universités décider seules. Cette ingérence est cependant prévisible, car les politiques sont coincés sur le plan international, au niveau européen et par les autres niveaux de compétences,… Dès lors, ils se jettent sur des terrains où ils pensent pouvoir faire la différence, à tort.

Côté francophone, les responsables d’universités se plaignent aussi quand il y a trop d’ingérences politiques…

Ce qui me frappe chez les francophones, c’est qu’ils finissent toujours par remercier les politiques pour leurs interventions… Ce constat ne se limite d’ailleurs pas au monde académique. Je vois cela aussi dans le monde économique, où l’on se réfère toujours aux politiques, on les remercie même, alors que le dynamisme provient des citoyens et entreprises. On y donne beaucoup trop d’espace aux politiques… Un tel discours serait impossible en Flandre.

Loin de « Walen buiten », la KU Leuven et l’UCL entretiennent actuellement d’excellents rapports. On dit que vos relations personnelles avec Bruno Delvaux, le recteur de l’UCL, y sont pour quelque chose.

Oui, mais pas seulement. C’est un homme de haut niveau et très sympathique. On va bientôt dévoiler les projets sur lesquels nous travaillons ensemble. C’est notre université-sœur ! Notons aussi que les blessures du passé ont disparu. Tous les professeurs qui ont connu activement la scission sont à la retraite. Les jeunes professeurs considèrent comme une chance d’avoir un passé commun et des projets avec une telle université située juste derrière la frontière linguistique. En Flandre, on a aussi des relations privilégiées avec l’Université de Gand, la deuxième en Flandre.

Vous êtes favorable à la publication des résultats des étudiants en fonction de leur école secondaire. En Flandre, le ministre Pascal Smet a publié les chiffres. Mais la ministre de l’Enseignement francophone Marie-Martine Schyns rejette cette proposition.

Soyons honnête, c’est un manque de courage qu’elle cache derrière une couverture sociale. C’est beaucoup trop facile, hypocrite même… Je ne veux pas faire un classement, mais je souhaite plus de transparence. Ces chiffres, les universités les connaissent. Ils ne disent pas qu’elles sont les meilleures écoles, mais on a le droit de savoir quelles sont les écoles qui offrent une certaine garantie de réussite à l’université. C’est d’autant plus social, que les parents des couches sociales élevées les connaissent très bien. Les autres n’ont pas cette chance, d’où le besoin d’une publication. Il faut oser être transparent !

"Peeters dirige le navire CD&V et Beke mène habillement sa barque"


Vous avez quitté la politique. C’est définitif ?

Oui. C’est sûr. La porte est fermée à jamais.

Vous regrettez cette expérience?

Non, j’ai beaucoup appris ! En particulier que la particratie reste très forte, et pas seulement au CD&V. Malgré mes 144.000 voix de préférence, cela ne s’est pas traduit dans l’influence que je pouvais avoir dans un parti aux structures très hiérarchisées. J’ai constaté qu’il valait mieux être en politique depuis longtemps, avoir des parents ou grands-parents déjà en politique pour jouer un rôle influent… Je regrette cette particratie, elle menace la démocratie. J’ai vu les côtés obscurs de la politique.

Obscurs, car trop souvent ‘donnant-donnant’ ?

Donnant-donnant, mais aussi les véritables pouvoirs au sein des partis sont peu transparents. On est loin de décisions prises au sein de structures formelles. Je comprends d’autant mieux le rejet de la population par rapport au monde politique… Ce qui m’a aussi marqué, c’est la peur des politiques face aux réactions du peuple, de la ‘vox populi’. Lors de la libération conditionnelle de Michelle Martin, qui s’est déroulée exactement comme prévue par la loi, on a vu des Turtelboom et Di Rupo montrer beaucoup d’égards envers ceux qui hurlaient au scandale. Le monde politique n’a pas toujours le courage de défendre l’Etat de droit et les valeurs essentielles de l’Etat, quand ils sont critiqués par la population.

Le CD&V dit et répète ne pas avoir de candidat pour le 16 rue de la Loi en 2014… (rires de Rik Torfs) Ce parti est au fond du gouffre ?

C’est une stratégie comme une autre pour bien montrer que leur figure de proue Kris Peeters veut se concentrer sur la Région flamande. Vous trouverez toujours un candidat au 16 en cas de besoin, mais pour cela, il faudra gagner les élections… ce qui semble moins sûr. (rires)

Entre Wouter Beke et Kris Peeters, qui dirige le navire CD&V ?

C’est certainement Peeters qui le dirige. Mais Beke a habillement mené sa barque, parvenant même à se faire réélire sans affronter d’opposants.

Wouter Beke pèse-t-il en interne ?

Mooouuuais, mais c’est Peeters qui est le grand chef, comme souvent dans la tradition sociale-démocrate où le Premier ministre était l’homme fort du parti. Le moment-clé de la carrière de Beke, ce sera les élections de 2014. Son heure de vérité, car il n’a jamais connu d’élections majeures, sauf communale, en tant que président de parti.

Sans Bart De Wever, la N-VA serait-elle aussi à 35% dans les sondages ?

Non, sûrement pas ! Ce n’est pas tellement l’aspect flamand ou flamingant qui joue, mais plutôt le côté ‘anti-système’. Beaucoup d’observations de Bart De Wever sont correctes, comme par exemple celles sur la particratie et le fait que les partis sont sclérosés. Mais il développe parfois des idées trop simples, davantage populistes. Puis, il y a son analyse socio-économique d’une Flandre davantage libérale et d’une Wallonie dominée par un système socialiste. Qui est d’ailleurs plus un système que socialiste… mais c’est autre chose.


Entretien: Dorian de Meeûs