Politique belge

C'est une immense personnalité de la politique mais aussi de la société belge tout court qui s'est éteinte dans la nuit de mercredi à jeudi à l'âge de 84 ans. L'avocat Roger Lallemand, ancien président du Sénat mais aussi ministre d'Etat sans avoir jamais exercé la fonction dans aucun de nos gouvernements est en effet décédé.

Il était né en 1932 à Quevaucamps dans une famille modeste de forgerons. Très vite, sa personnalité humaniste très ouverte à l'autre et plus particulièrement aux plus faibles de la société devait émerger. Grand militant de la cause laïque mais en même temps esprit très ouvert qui avait des amis dans tous les courants religieux pour autant qu'il s'agisse aussi d'hommes et de femmes de bonne volonté, Roger Lallemand présida le Cercle du Libre examen à l'ULB de 1952 à 1956 avant d'entrer deux ans plus tard au Barreau de Bruxelles après avoir fait son droit au Solbosch.

Père de la loi sur l'avortement

Depuis une dizaine d'années, Me Lallemand avait quitté la scène publique après avoir marqué de sa forte empreinte l'adoption de premières lois éthiques ce qu'Elio Di Rupo, le président du parti qui fut celui de Lallemand a traduit ce jeudi matin dans un tweet évocateur: c'était "une personnalité hors normes qui a fit faire des bonds de géants à notre notre pays dans tous les domaines éthiques". Roger Lallemand est ainsi entré dans l'histoire nationale avec la sénatrice libérale flamande Lucienne Herman-Michielsens comme coauteur de la loi qui a dépénalisé partiellement l'interruption volontaire de grossesse au printemps de 1990. Par la suite, ses conseils toujours très éclairés furent très utiles notamment pour l'adoption de la loi sur l'euthanasie même si, fait assez incompréhensible, le PS ne le coopta plus à partir de 1999 sous l'émergence des majorités laïques et donc de la mise à l'agenda parlementaire de propositions de loi presque impossibles à discuter auparavant en raison de la présence du CVP qui deviendrait le CD&V.

Ami de Sartre et de Simone de Beauvoir

Homme politique brillant mais quelque peu égaré dans un environnement trop carriériste à ses yeux, Roger Lallemand était aussi un intellectuel comme on n'en croise hélas plus que très rarement dans nos contrées. Ami de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, il avait notamment défendu, comme avocat, Régis Debray, détenu en Bolivie pour avoir soutenu Che Guevara en 1967. Avant d'être un des auteurs de la loi sur l'IVG, il avait aussi été été l'avocat du Dr Willy Peers, figure du monde médical à la pointe du combat pour l'avortement en Belgique qui avait été emprisonné pour avoir pratiqué des avortements mais il fut aussi le conseil d'une dizaine d'autres médecins eux aussi poursuivis pour des interruptions volontaires de grossesse. C'est aussi Roger Lallemand qui fit acquitter le professeur de l'ULB, Michel Vincineau qui avait été traduit pour justice pour "tenue de maison de débauche" parce qu'il avait osé afficher son homosexualité…Sa dimension d'honnête homme eut aussi des répercussions sur sa profession d'avocat. Son fil rouge? Essentiellement la défense des droits de l'homme. Cela lui valut ainsi de se voir interdit de séjour en France parce qu'il avait défendu des porteurs de valises du FLN à l'époque du combat pour l'indépendance de l'Algérie. Le Maroc ne l'épargna guère non plus puisqu'il fut arrêté à cinq reprises pour avoir pris fait et cause pour des syndicalistes. Menacé à de très nombreuses reprises de mort, il surmonta chaque fois la peur.

Hommer de conviction(s), Roger Lallemand devint forcément une icône du Barreau de Bruxelles. Avec lui, pas question d'effets de manche qui s'avèrent de toute façon inutiles. Appelé à le décrire un jour dans les colonnes du "Soir", son associé Pierre Legros le présenta commme "un grand convaincant" qui "a l'habileté de faire croire au magistrat que celui-ci a trouvé la solution et qu'il en est plus intelligent".

Ministre d'Etat mais jamais ministre…

Roger Lallemand fut aussi un compagnon de route du Parti socialiste qui avait l'habitude de le mettre en avant comme sa "conscience". Il devint sénateur en 1979 et le resta pendant 21 ans. Il avait aussi brièvement présidé la Haute assemblée en 1988 mais il excella surtout dans la mise sur pied de législations difficiles par exemple contre les mines antipersonnel, contre le négationnisme et aussi pour un droit d'auteur plus équitable. Roger Lallemand aurait pu être un brillant ministre de la Justice mais n'entra jamais au gouvernement, dans aucun gouvernement du reste.

Pourtant en 2002, il avait été fait ministre d' Etat par le roi Albert II. Interrogé dans "La Libre" par Annick Hovine et Paul Piret, à l'occasion des 20 ans de la loi sur l'avortement, Roger Lallemand s'était réjoui de ce choix qui montrait "une attitude incontestablement positive du Palais, ouverte à la diversité des convictions" L'avocat ajoutait cependant "ne pas être sûr pour autant que les positions idéologiques aient changé au Palais. Mais le rôle primordial du Parlement a été reconnu". Plus tard Roger Lallemand s'était réjoui de ce que le roi Albert II n'ait pas fait montre de résistance à signer la loi sur l'euthanasie comme son frère en 1990 par rapport à l'avortement et on ose supposer qu'il réagit de même lorsque l'extension de la loi fut signée aussi par le roi Philippe.

Dialogue sincère avec Pierre de Locht

Il faut dire que les combats éthiques de Lallemand tenaient toujours compte de l'avis d'autres courants de pensée qui avaient selon lui toutes une légitime prétention à dire le bien et le mal. C'est si vrai qu'avant le vote de la loi sur l'euthanasie, il avait fait un livre-débat avec le chanoine Pierre de Locht! L'ancien sénateur socialiste et le théologien moral y abordaient, à l'écart de toute langue de bois la problématique de la fin de vie assistée. D'accord, l'un et l'autre étaient quelque peu atypiques dans leur pilier, mais la réflexion commune a vraiment éclairé les parlementaires au-delà des clivages classiques.

Là où le chanoine avait parlé du droit fondamental de la personne à disposer d'elle-même, Roger Lallemand avait aussi fait un bout de chemin, souhaitant que le législateur prenne acte des oppositions qui se sont affirmées progressivement entre les conceptions éthiques. Il expliquait que le législateur doit même assurer la coexistence de ces morales qui divergent à partir de valeurs fondamentales comme la liberté et l'autonomie de la personne. Puis la réforme législative ne visait pas à étendre des pratiques mais à les contrôler. Il s'agit donc de réaffirmer, face à la vie et à la mort, une autonomie de la personne, une «souveraineté» sur elle-même qui feront qu'on ne devra plus passer par des pratiques admises en sous-main. Un dialogue humain très fructueux qui élevait ét comment le débat…

Ecarté du Sénat au moment le plus inattendu…

Aujourd'hui, les dirigeants du PS font un éloge bien mérité du défunt mais d'aucuns, plus critiques dans les rangs socialistes et dans les médias se rappelleront qu'au moment de l'examen de la loi sur l'euthanasie, Me Lallemand n'était plus sénateur… Un comble car il ne fut plus coopté après les élections de 1999 où il avait pourtant décroché 32.000 voix de préférence à une place de combat. A l'époque, cette mise à l'écart l'avait sans nul doute blessé mais avec quelque recul, il en prit acte sans plus.

"Cela ne mérite pas l'histoire, je n'ai pas de rancune, l'essentiel n'est pas là" avait-il dit, "préférant l'esentiel. "A savoir l'indépendance, l'autonomie, la responsabilité". En guise de réponse aux adversaires les plus acharnés de toute loi éthique, il expliquait qu'il ne défendait "ni l'euthanasie ni l'avortement, mais l'autonomie de la personne. Ce qu'il fallait, c'est non pas l'imposition d'une éthique particulière à tous, mais créer une loi qui permette la coexistence des éthiques différentes".

Roger Lallemand, homme de dialogue fit aussi beaucoup pour le vivre ensemble en Belgique. Notamment en soutenant le devoir de mémoire de la communauté juive dont il était proche. Il fut aussi président de la Fondation pour le judaïsme. Enfin, nous le retrouvions souvent dans des débats où croyants et non-croyants entendaient vraiment faire progresser la société…


Réactions

"Une personnalité hors norme qui fit faire des bonds de géants à notre pays dans tous les domaines éthiques", a tweeté Elio Di Rupo, président du PS.