Vers une crise politique majeure ?

François Brabant Publié le - Mis à jour le

Politique belge

La trêve politique imposée par les attentats du mardi 22 mars n’aura duré que trois jours. Dès ce vendredi, les échanges entre majorité et opposition devraient être extrêmement conflictuels. A 14 heures, les membres des commissions Intérieur, Justice et Affaires étrangères se réuniront à la Chambre, pour une séance commune. Face à eux, se tiendront les trois ministres responsables des départements concernés - Jan Jambon (N-VA), Koen Geens (CD&V) et Didier Reynders (MR).

Le temps du deuil et de la compassion a vécu. Les députés de l’opposition (PS, CDH, Ecolo, SP.A, Groen…) entendent, au plus vite, mettre une pression maximale sur le gouvernement. Les premiers éléments de l’enquête tendent en effet à montrer des manquements graves à plusieurs niveaux de l’appareil d’Etat, dans les semaines qui ont précédé le désastre du 22 mars.

Trois questions se posent. De quelles informations disposait le gouvernement ? Quand les a-t-il reçues ? Qu’en a-t-il fait ? Ce sont, pour l’essentiel, ces questions qui seront adressées aux ministres Jambon, Geens et Reynders. Un élu de l’opposition annonce la couleur : "Ils doivent s’expliquer. On ne va pas les lâcher."

Individu dangereux

De multiples zones d’ombre sont à dissiper. Des sources politiques indiquent, sans plus de précision, que les Etats-Unis, la Russie et Israël auraient récemment remis aux autorités belges des renseignements précis sur l’imminence d’un attentat. Aucune confirmation à ce stade. Pour l’heure, le fait le plus gênant pour le gouvernement dirigé par Charles Michel (MR) concerne les allégations du président turc Recep Tayyip Erdogan. Celui-ci a indiqué qu’Ibrahim El Bakraoui, l’un des kamikazes qui s’est fait exploser à l’aéroport de Zaventem, aurait été arrêté en Turquie en juillet 2015, puis expulsé vers les Pays-Bas, où sa trace se perd. Comment les services belges et néerlandais ont-ils pu laisser filer un individu présenté par les autorités turques comme dangereux ?

Un autre fait intrigue le monde politique : les propos tenus le dimanche 20 mars par Didier Reynders. Lors d’un colloque, le ministre avait affirmé que Salah Abdeslam, suspecté d’avoir participé aux attentats de Paris en novembre, était "prêt à recommencer quelque chose" et que les récentes perquisitions avaient permis la découverte d’un "nouveau réseau d’individus autour de lui" . Une source s’étonne : "Quand j’ai entendu ça, je me suis dit que le ministre des Affaires étrangères disposait d’informations précises. Reynders a un défaut : il aime bien parler. Mais il a aussi une grande qualité : quand il parle, ce n’est pas de l’intox, c’est du sérieux. Deux jours après ses déclarations, on a vu l’horreur."

Niveau 3 ou 4?

Ces commentaires appellent une question. Dans l’hypothèse où un danger concret planait sur Bruxelles, pourquoi le niveau de la menace a-t-il été maintenu au niveau 3, sur une échelle qui en comprend quatre ? C’est là une des énigmes que devra résoudre la commission d’enquête sur les événements de 22 mars, que le gouvernement a acceptée, ce jeudi, de mettre sur pied. Pour la coalition fédérale, c’est là une concession. Mais c’est aussi une manière de temporiser, d’acheter du temps.

L’opération devrait cependant tourner au grand déballage. Beaucoup considèrent comme acquis que des dysfonctionnements majeurs seront identifiés. Mais ceux-ci concerneront-ils des problèmes connus de longue date, comme les sous-effectifs policiers ou l’archaïsme du système judiciaire ? Ou mèneront-ils à des erreurs commises ces derniers mois ? Dans le premier cas, le gouvernement pourrait se targuer d’être conforté dans sa volonté de rupture, lui qui a évincé les socialistes, au pouvoir de 1988 à 2014. Dans la seconde hypothèse, l’opposition pourra accuser le gouvernement d’avoir failli là où il entendait imposer sa différence - la sécurité, le maintien de l’ordre, la lutte antiterroriste.

L’opposition, composée du centre et de la gauche (à l’exception des élus Vlaams Belang et PP), part cependant avec un fort handicap : les questions de sécurité avantagent traditionnellement la droite. "Si le gouvernement joue aux forts-à-bras, on peut au moins tenter de démontrer que ce sont des bras cassés" , suggère néanmoins un socialiste.