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De la forêt à la mer
François Chartier est né en 1968 à Montréal. Français d’origine, ce spécialiste de l’info online, diplômé en histoire et en sciences politiques, rejoint Greenpeace en 2004. Après s’être consacré à la défense des forêts anciennes, il milite depuis 2006 pour la sauvegarde de la biodiversité marine. En juin 2009, il a séjourné sur le Rainbow Warrior pour réclamer la création de réserves marines. Ces dispositifs calqués sur les réserves naturelles terrestres permettent en quelques années de reconstituer les stocks de poissons malmenés par la surpêche et les pêcheries illégales.
(1) La Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction.
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planète
On a flingué le thon rouge
François Chartier
Mis en ligne le 07/09/2009
J’ai quitté le Rainbow avec un sentiment mitigé. Le cœur léger d’avoir senti la campagne pour la sauvegarde du thon rouge progresser un peu et le cœur lourd de ce que j’ai vu tout au long de ce court périple, essentiellement au large de Malte. Et, comme à chaque fois que je rejoins un bateau de Greenpeace, j’ai ressenti à quel point le "travail de bureau" que nous accomplissons semaine après semaine est complémentaire avec notre action sur le terrain Ainsi, les signaux d’alarme lancés autour du thon rouge commencent à être entendus.
La meilleure preuve, c’est que Sarkozy a récemment proposé de mettre le thon rouge sur les listes de la Cites (1), l’organisme des Nations unies qui gère les espèces en danger Par contre, jamais mieux que sur le Rainbow Warrior - loin des ors de la république - je n’ai pu visualiser les drames liés à l’effondrement des stocks de thon rouge.
Pendant nos inspections des thoniers, nous discutons avec les uns et les autres et il n’est pas rare d’entendre parler d’un patron de pêche qui n’affrète plus qu’un seul bateau alors que les saisons précédentes, il tablait sur deux C’est clair qu’on a flingué le stock. Je me souviens, par exemple, d’un pêcheur à la palangre, une forme de pêche avec des lignes gigantesques. Eh bien, le gars avec des lignes de 50 kilomètres n’avait pas pris plus de 12 poissons en 3 jours ! Et ceux qui restent ne pèsent plus rien : 80 kilos en moyenne, alors qu’un thon adulte devrait pouvoir faire plusieurs centaines de kilos. Evaluer le poids moyen des poissons permet d’évaluer de manière qualitative l’état des stocks. Pour une approche plus quantitative, on calcule les prises
J’ai aussi croisé le capitaine d’un petit palangrier, un Maltais. Après avoir eu ses lignes coupées l’année dernière par un bateau de pêche industrielle, il n’a plus eu d’autre issue que de travailler pour ceux qui lui avait détruit son gagne-pain. En réalité, le poisson se fait rare comme les petites embarcations. J’ai malgré tout vu des bateaux tracter une ou deux cages à thon. Ces cages peuvent faire 40 mètres de diamètres et constituent des fortunes flottantes pour les armateurs. Près de 200 tonnes de thons qui finiront par aboutir au Japon après engraissage valent un million d’euros. Quant au marin qui effectue la traversée, il empoche 200 à 300 euros la semaine
C’est surtout ça qui m’a touché, les aspects humains que peut cacher un dossier qu’il faut pousser au plus haut niveau politique pour obtenir une solution. Ça et puis, l’incroyable solidarité avec l’équipage du Rainbow. Nos rapports avec les marins restent encore difficiles. A Malte, la tension était palpable et certains marins se sont montrés violents, mais à aucun moment notre détermination n’a failli. En mer, nous avons pu constater que les contrôles étaient un peu plus réels qu’auparavant. Nous avons d’ailleurs été "accompagnés" pendant quelques jours par la frégate de la marine de guerre française, le Surcouf, chargée des opérations de police de pêche sur le thon rouge. Mais la vraie solution ne viendra pas de là.
L’âge d’or du thon rouge en Méditerranée est bel et bien révolu. Il est temps que l’ICCAT, l’organe officiel chargé du thon, traditionnellement au service des intérêts à court terme de l’industrie, mette en place un moratoire, jusqu’à ce que la surcapacité soit réduite, qu’un plan de gestion respectant les recommandations scientifiques en matière de niveau de captures soit adopté et que les zones de reproduction soient protégées par des réserves marines.
Mais il est aussi temps de réguler le commerce international qui a conduit cette espèce emblématique de la Méditerranée au bord de la disparition. Les grands armateurs ne sont pas des enfants de chœur. Ils se tournent déjà vers d’autres côtes. On parle du Gabon ou encore du Yémen. Délocaliser ne résoudra rien.
Symboliquement, avant de quitter le Rainbow, j’ai aperçu une petite embarcation qui naviguait vers le Nord A bord, une cinquantaine de réfugiés cherchant à atteindre les côtes de l’Eldorado européen Eux non plus ne seront pas les bénéficiaires des millions d’euros que représentent les thons rouges encagés le long d’une autoroute Nord-Sud
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