Sciences - Santé

Chaque année, en Europe, 25 000 personnes meurent à cause d’une bactérie résistante aux antibiotiques. C’est le constat alarmant que dresse le Dr Inge Gyssens, infectiologue à l’hôpital Jessa, professeur à la Faculté de médecine de l’Université de Hasselt et cosignataire avec 13 confrères de divers pays d’un cri d’alarme dans la prestigieuse revue médicale The Lancet.

"Depuis qu’on les a découverts au siècle dernier, les antibiotiques ont sauvé la vie de dizaines de millions de personnes. Mais leur usage excessif fait que les bactéries résistantes aux antibiotiques gagnent chaque jour du terrain" , y lit-on. Et pour les patients victimes de ce type d’infection, il n’y a tout simplement pas de solution alternative.

Le constat n’est certes pas nouveau. "Mais là, il est midi cinq" , souligne le Dr Gyssens. Tout d’abord, parce que des affections relativement communes sont désormais concernées par le phénomène. Ainsi, alors que dans la plupart des pays, des bactéries aussi banales que les Escherichia coli résistent dans moins de 5 % des cas aux céphalosporines de troisième génération, dans d’autres pays, c’est plus d’un quart des malades qui présentent le problème.

Ensuite, parce que c’est, en quelque sorte, la dernière ligne de défense des malades qui est en train de vaciller. Les carbapénèmes, des antibiotiques de dernière génération qui constituent le seul recours efficace contre certaines infections, sont de plus en plus utilisés comme remède empirique à d’autres infections, avec les conséquences à terme que l’on devine. C’est toujours le même cercle vicieux : contre des bactéries de plus en plus aguerries, il faut des médicaments à spectre de plus en plus large.

Et puis, le problème est très vaste. Il y a non seulement tous les cas d’abus d’antibiotiques : traitements trop longs dans le cas d’infections bactériennes comme les sinusites ou les pneumonies, et traitements inutiles dans le cas d’infections virales. Mais les antibiotiques sont aussi largement utilisés dans l’élevage, voire pour l’alimentation animale (particulièrement hors d’Europe) et dans l’aquaculture (pisciculture notamment). "Dans les pays du sud de l’Europe - la Grèce en est un cas d’école - le problème de la surconsommation d’antibiotiques se pose avant tout en milieu hospitalier mais dans les pays scandinaves ou aux Pays-Bas, où des politiques efficaces de prévention ont été menées, c’est l’agriculture qui pose désormais le plus gros problème" , souligne le Dr Gyssens.

Enfin, d’autres types de médicaments sont également confrontés à des bactéries de plus en plus résistantes, notamment des fongicides et des antiviraux.

Qui sont les patients à risque ? "Certainement les patients qui sont déjà affectés par d’autres maladies , commente le Dr Gyssens. Mais, en fait, personne n’est à l’abri. Un patient sain peut, par exemple, développer une infection urinaire avec une bactérie résistante provenant de ses intestins et être en danger."

Que faire alors ? Continuer les campagnes de prévention et d’information, certainement. L’appel des 14 chercheurs dans le "Lancet", lancé à l’occasion du World Health Day de l’Organisation mondiale de la santé, consacré cette année au problème de la résistance aux antimicrobiens, en fait partie. En Belgique, le tournant a eu lieu en partie au cours des cinq dernières années, suite à plusieurs campagnes qui se sont avérées efficaces. Mais cela ne suffira pas, avertit Inge Gyssens. "Le problème, c’est qu’il faudrait urgemment relancer des programmes de recherche dans le domaine des antibiotiques et que ce type de médicaments a depuis longtemps cessé d’être considéré comme rentable par les grands groupes pharmaceutiques. A fortiori, alors qu’il est question de réduire drastiquement la consommation de ceux-ci et donc les quantités vendues. Il faut donc inventer un nouveau modèle économique pour la production d’antibiotiques. Plusieurs économistes ont déjà fait des travaux dans ce sens."

Un changement qui passerait par davantage de subventions ? "Dans tous les cas de figure, il y aura un coût supplémentaire pour la société" , estime-t-elle.