Sciences - Santé Rencontre

Un livre, une émission récemment diffusée à la RTBF, un procès à l’instruction, Nathalie De Reuck n’est pas près d’abandonner le combat, pour que d’autres personnes ne tombent pas entre les mains de ces dangereux manipulateurs.

Qui est le principal responsable de l’issue fatale de votre maman?

Pour moi, cet ostéopathe que maman estimait très fort et en qui elle avait grande confiance est le personnage clé du livre; celui qui a fait qu’elle bascule. Progressivement, suite aux rencontres avec d’autres thérapeutes, elle s’est mise à tenir des propos incohérents. A partir de 2006, j’ai senti que nos divergences au sujet des thérapeutes devenaient conflictuelles. Son comportement a changé. Elle faisait moins preuve de réalisme et la confiance absolue qu’elle affichait à leur égard m’inquiétait. Les réels coupables sont donc cet ostéopathe et les thérapeutes qui n’ont pas lâché maman et l’ont tenue quasi jusqu’au bout, malgré ses explications et sa dégradation physique. Jusqu’au point de non-retour.

Et vous, éprouvez-vous un sentiment de culpabilité?

Oui, dans l’entourage proche, nous nous sentons évidemment tous très coupables. Mon papa s’en veut de ne pas avoir réagi mais il était également manipulé par cet ostéopathe. Avec le recul, je m’en veux aussi terriblement. Je n’ai rien vu, rien repéré. Cela dit, avec tous les éléments dont je dispose à présent, je me rends compte qu’il s’agit véritablement d’une manipulation mentale et que j’aurais pu faire tout ce que je voulais, je n’y serais pas arrivée. Sauf, peut-être, si j’avais eu les éléments dès le départ.

D’où l’intérêt de cet ouvrage?

Le but du livre, de la plainte contre l’ostéopathe et les deux thérapeutes (pour escroquerie, pratique illégale de la médecine et non-assistance à personne en danger) et de l’émission, c’est en effet que les gens soient prévenus. La prévention est la meilleure action. Plus on en parlera, plus le public sera averti que de tels risques existent, plus il sera prémuni.

Comment expliquez-vous que tant de personnes se laissent tenter par ces approches?

C’est dans la mouvance actuelle. On est à la recherche de ce côté zen; les gens essaient de se soigner par eux-mêmes Tant que tout cela reste complémentaire, je pense même que c’est positif. Mais le danger est de basculer de l’autre côté. Et malheureusement, nombre de thérapeutes se trouvent de l’autre côté du miroir. On a tous en tête l’idée du gourou et les suicides collectifs, mais personne ne sait qu’au milieu des thérapies parallèles, il peut y avoir des dérives sectaires, qui séduisent au niveau thérapeutique. Dès que l’on n’est pas averti, que l’on ignore le risque, on n’a plus l’esprit critique en éveil. Il faut donc rester très prudent d’autant que ces gens sont des experts en matière de manipulation. Et, à ce niveau, le basculement et l’endoctrinement peuvent se faire très vite, en deux ou trois semaines, voire quelques jours.

Certaines personnes sont-elles plus vulnérables?

Non, personne n’est à l’abri de la manipulation. Si on n’est pas au courant de ce type de pratiques au départ, on n’est forcément pas fermé à ce genre de discours. Il suffit de se trouver dans une période de fragilité extrême, pour que ces thérapeutes s’engouffrent dans la faille.

Trouve-t-on des constantes parmi les personnes tombées dans ces filets? Des caractéristiques communes?

Je pense que cela peut arriver à tout le monde dès l’instant où l’on traverse tous dans notre vie des moments où l’on est susceptible d’être plus dans l’émotionnel. Dès que l’on touche à l’émotionnel, on est manipulable. Et il ne faudrait pas croire que ce sont avant tout des personnes incultes qui se laissent avoir de la sorte, bien au contraire. Il s’agit généralement de personnes appartenant à des classes plutôt élevées: d’une part parce qu’il faut pouvoir s’intéresser à ce type d’approche; d’autre part parce qu’il faut avoir les moyens. Et ce sont majoritairement des femmes, peut-être parce qu’elles sont davantage axées sur l’instinct et l’émotionnel.

Pensez-vous que votre maman en soit arrivée là davantage par innocence, par ignorance, par désespoir, par déception à l’égard de la médecine traditionnelle? Ou un peu tout à la fois?

C’est un peu tout ça. Elle avait été déçue par la médecine traditionnelle, mais sans pour autant la rejeter. Par ignorance, oui, sûrement. Elle a été abusée, c’est évident.

Y a-t-il des signes précis qui peuvent mettre la puce à l’oreille?

C’est très difficile. Dès que l’on associe toute problématique physique à l’origine exclusive d’un conflit familial ou autre de façon poussée - car on sait évidemment tous qu’il existe des liens -, c’est que cela commence à déraper. Les thérapeutes de maman avaient en effet tous en commun de rechercher l’origine du conflit, qui est selon eux la vraie cause de sa maladie. Puis il y a aussi les sommes à répétition très élevées qui sont demandées.

Comment dès lors mettre ces personnes hors d’état de nuire?

En informant, par des livres, dans les médias Il faut faire de la prévention. Connaître l’existence de telles pratiques, quel que soit le moyen, avant d’entrer en contact avec ces personnes dangereuses, devrait en principe permettre d’ouvrir les yeux, d’être plus suspicieux et de prendre un certain recul par rapport à tout cela. Pour la personne déjà prise dans l’engrenage, un livre comme celui-ci ne pourra sans doute rien y changer, car pour elle, il n’y a plus rien de cartésien. En revanche, peut-être que si, moi, j’avais eu à l’époque ce type d’informations, cela m’aurait aidée et j’aurais pu m’adresser aux bonnes personnes, aux associations antisectes qui auraient pu me donner des ficelles pour agir. Et donc, cela aurait indirectement influé sur le cours de la vie de maman.

Au niveau de la loi, il y a un grand vide juridique dont profitent ces personnes pour avancer; il faudrait des protections car on n’a pas conscience de l’ampleur du phénomène. Les moyens restent très limités. D’autant qu’il y a un manque de preuves: nous sommes en fait tous en droit de refuser ou non de nous soigner. C’est donc très difficile de porter plainte et de recenser les victimes, qui sont cependant bien plus nombreuses qu’on pourrait l’imaginer.