Débats salés autour de l’aspartame

Gilles Toussaint Publié le - Mis à jour le

Sciences - Santé

Ouverture et transparence semblent désormais être les deux mots-clefs qui, tel un mantra, guident la politique de communication de l’Autorité européenne pour la sécurité des aliments (Efsa).

Mardi, celle-ci a en effet organisé une réunion à laquelle ont pris part des représentants des ONG, du monde académique, des agences de sécurité alimentaire nationales, de l’industrie agro-alimentaire ou encore des associations de consommateurs. Au cœur de ces discussions, le dossier chaud du moment : l’aspartame. Utilisé massivement dans l’alimentation depuis 40 ans, cet édulcorant est en effet sur la sellette suite à la publication d’une série de travaux mettant en évidence ses possibles effets délétères sur la santé humaine.

Trois études de longue durée menées sur des rats ont ainsi été réalisées par un institut de recherche privé italien – la Fondation Ramazzini – entre 2006 et 2011. Celles-ci tendraient à démontrer un lien entre la consommation d’aspartame et l’apparition de tumeurs cancéreuses. Une autre étude épidémiologique danoise, qui a porté sur plusieurs dizaines de milliers de femmes enceintes, suggérait pour sa part un éventuel lien entre une hausse des accouchements prématurés et la consommation de boissons gazeuses contenant cet édulcorant.

Controversés, les résultats de ces recherches ont néanmoins amené la Commission européenne à saisir l’Efsa pour lui demander de réanalyser en profondeur le cas de l’aspartame et de certains de ses composés. Normalement, ce travail n’aurait dû avoir lieu qu’en 2020 dans le cadre du processus de réévalution systématique de tous les additifs alimentaires autorisés en Europe avant le 20 janvier 2009.

Le panel d’experts de l’agence s’est donc penché le sujet et a rendu un avis préliminaire au début de cette année. A ses yeux, les informations scientifiques actuelles ne justifient en aucun cas une remise en cause de l’aspartame. Ce “sucre artificiel” ne présente pas de problème de toxicité pour les consommateurs. La dose journalière acceptable (ou DJA – fixée à 40 mg par kilo de poids corporel) est considérée comme sûre, d’autant plus que le niveau d’exposition de l’ensemble de la population serait inférieur à celle-ci. Les femmes enceintes souffrant d’une affection génétique dénommée phénylcétonurie constituent cependant une exception.

Polémique classique

Cette annonce a entraîné de vives critiques de la part de l’ONG Réseau Santé Environnement. Celle-ci estime notamment que l’Agence a écarté certaines études académiques aux résultats dérangeants pour faire la part belle aux travaux réalisés par les industriels qui produisent l’édulcorant. Selon elle, l’autorisation de mise sur le marché et la fixation de la DJA reposeraient sur des études anciennes et faussées. RSE estime également que certains experts associés au groupe de travail chargé de cette évaluation sont en situation de conflit d’intérêt.

Dans la foulée, de la publication de son avis temporaire, l’Efsa avait lancé une consultation publique en ligne. La réunion de mardi marquait le point d’orgue de cette agora virtuelle qui a généré plus de 200 contributions. L’objectif de cette rencontre était de s’assurer de prendre en compte un maximum de points de vue scientifiques, d’obtenir des explications sur les commentaires adressés, mais aussi d’expliquer pourquoi certaines études ont été retenues et d’autres écartés lors de cette procédure d’évaluation, ont expliqué des représentants de l’Efsa au terme de cette réunion.

Les études italiennes n’ont pas été exclues, a souligné Claude Lambré, vice-président du panel d’experts. Mais celles-ci n’ont pas été retenues car elles n’ont pas été jugées suffisamment convaincantes en raison de doutes sur la classification des tumeurs observées et de certains biais liés à une infection microbienne touchant les rats utilisés pour ces recherches. “Nous avons demandé à leur auteur l’accès aux lamelles avec les prélèvements histologiques sur lesquels il s’est basé, mais il a refusé de nous les transmettre.” En outre, il est troublant de voir que ces trois études montrent que les tumeurs affectent à chaque fois des organes différents de ceux observés dans l’expérimentation précédente, note-t-il. Quant à l’étude danoise, elle a été soumise à des épidémiologistes qui l’ont jugée non concluante.

Pour autant, ces débats ont permis de faire émerger certains éléments intéressants qui seront pris en compte. Tout ceci doit à présent être digéré. Un compte-rendu détaillé, ainsi que l’ensemble des données collectées, seront publiés sur le site de l’agence en même temps que son avis final qui devrait tomber à la mi-mai.

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