Sciences - Santé

Nous sommes entrés dans une période de l'histoire de l'Humanité où les bactéries résistantes aux antibiotiques représentent un problème sérieux de santé publique, rappelle le Pr Jean-François Collet, maître de recherche FNRS à l'Institut de Duve à l'UCL . «Certains rapports prédisent que, d'ici 2050, certaines bactéries vont tuer davantage que les cancers. Cela, du fait de la résistance des bactéries mais aussi de l'absence de nouveaux antibiotiques en développement. Il faut donc absolument trouver de nouvelles armes : cela coûte cher et cela prend du temps, au moins une dizaine d'années pour la mise au point d'un nouveau médicament ».

C'est une évidence, une urgence que l'on clame depuis des années et que l'on a parfois tendance à oublier. Du moins certains, mais certainement pas les équipes du Pr Jean-François Collet et du Pr Frédéric Barras, directeur d'unité au CNRS et professeur à l'Université Aix-Marseille. Les chercheurs belges et français ont en effet découvert un système qui permet aux bactéries à Gram négatif de se défendre contre l'eau de Javel et l'hypochlorite de sodium, en l'occurrence la substance active contenue dans le liquide désinfectant aux puissantes propriétés oxydantes.

De l'eau de Javel dans nos cellules

« On pourrait croire que l'eau de Javel n'est utilisée que pour désinfecter les lieux de vie, mais non, nous fait remarquer le Pr Jean-François Collet. Certaines de nos cellules produisent également de l'eau de Javel; elles sont en effet capables de synthétiser de l'hypochlorite pour combattre les bactéries, les bombarder de molécules qui vont les endommager.»

Mais les bactéries ne se laissent pas faire pour autant...

Alors en quoi consiste la découverte – publiée lundi dans la prestigieuse revue Nature - de ces chercheurs, spécialisés dans la recherche sur les systèmes de réparation de protéines oxydées? «Nous avons découvert un système présent dans un très grand nombre de bactéries à Gram négatif, qui leur permet de résister, de lutter contre ces molécules d'hypochlorite qui essaient de les endommage. Ces bactéries sont entourées d'une fortification appelée « enveloppe bactérienne ». L'hypochlorite s'attaque aux protéines présentes au sein de cette enveloppe en les oxydant, ce qui les déstabilise et les inactive. Le nouveau système qui a été découvert consiste en deux protéines qui vont réparer ce que l'eau de Javel a cassé pour permettre à la protéine de fonctionner à nouveau correctement. Elles vont en quelque sorte jouer au pompier en allant éteindre l'incendie allumé par l'eau de Javel.»

Pour donner encore une image, « on pourrait dire que ces bactéries possèdent une sorte de fortification qui les protège de l'environnement extérieur, explique encore le chercheur. L'eau de Javel va s'attaquer à tous les constituants cellulaires, dont la fortification. Un peu comme si on essayait d'endommager les briques du château fort. En attaquant ses fortifications, on pourra accéder plus facilement au donjon pour le conquérir. Les bactéries essaient de lutter contre ces attaques d'eau de Javel, ces dommages infligés aux briques de la fortification. Le système découvert permet de les contrecarrer pour rendre aux protéines - les briques de la fortification - leur virginité. »

Des applications prometteuses

Quant aux applications à plus ou moins long terme, « si ce système n'entraînera pas de conséquences à court terme, il pourrait en revanche en avoir à long terme », nous dit le maître de recherche FNRS à l'Institut de Duve à l'UCL . Comme il permet aux bactéries de résister au système immunitaire en particulier, contre des molécules qui sont générées par nos cellules pour aller les attaquer, il représente une bonne cible. Sur base de la découverte de nos équipes, on peut donc se dire que les deux protéines que nous avons étudiées sont des cibles attractives pour le développement de nouveaux antibiotiques. Ceci est renforcé par le fait que, selon des études précédentes, les bactéries mutantes dépourvues de ces deux protéines s'avèrent moins virulentes, moins performantes dans l'attaque de cellules de mammifères ».