Sciences - Santé

Trois scientifiques connus dans leurs domaines aux Etats-Unis ont été poussés à la démission depuis dix jours après des révélations accablantes sur leurs méthodes, signe de la vigilance accrue de la communauté scientifique sur les questions de déontologie.

La chute la plus spectaculaire concerne l'ancien médecin-chef du grand centre de lutte contre le cancer Memorial Sloan Kettering, à New York: José Baselga, auteur de centaines d'articles de recherche sur le cancer.

ProPublica, organisation de journalisme d'investigation, et le New York Times ont révélé le 8 septembre que le médecin avait omis de déclarer dans des dizaines d'articles de recherche qu'il avait reçu des millions de dollars de compagnies pharmaceutiques et médicales, alors que ces déclarations sont généralement requises par les revues.

Les liens entre un médecin conduisant un essai clinique et les fabricants du médicament ou du matériel médical utilisé dans l'étude peuvent influer sur la méthodologie et, in fine, les résultats.

Mais les revues ne vérifient pas elles-mêmes l'exhaustivité des déclarations des auteurs.

Rattrapé par le scandale, le docteur Baselga a démissionné le 13 septembre.

Expert de l'alimentation 

Vient ensuite le cas du professeur de marketing Brian Wansink, de la prestigieuse université Cornell, directeur du laboratoire sur l'alimentation et les marques.

Il s'était fait un nom grâce à des études souvent reprises dans les médias, telles que sur les pizzas, les buffets à volonté, ou l'appétit des enfants.

Ses ennuis ont commencé en 2017, des chercheurs ayant relevé des anomalies et des résultats étonnamment positifs dans des dizaines de ses articles. Puis en février, BuzzFeed a publié des messages dans lesquels il encourageait une chargée de recherche à extraire de ses données des résultats susceptibles de devenir "viraux".

Jeudi, après une enquête d'un an, Cornell a annoncé que le professeur Wansink avait commis "des fautes professionnelles", énumérant une litanie de problèmes sur ses résultats et ses méthodes. Il démissionnera à la fin de l'année académique, et n'enseignera plus d'ici là. Il a nié toute fraude.

Treize de ses articles ont déjà été retirés par des revues.

Dernier cas, un professeur de santé publique à l'université Dartmouth College, Gilbert Welch, a démissionné la semaine dernière, accusé par son université de plagiat dans un article publié dans le New England Journal of Medicine, la revue médicale américaine la plus cotée.

Question de carrière 

"La bonne nouvelle est que de nombreuses affaires commencent enfin à éclater au grand jour", explique à l'AFP Ivan Oransky, cofondateur du site Retraction Watch, qui enquête sur les bonnes pratiques des chercheurs, tout en soulignant qu'il ne s'agissait que de la partie émergée de "l'iceberg".

"Pendant des années, les scientifiques refusaient de parler des problèmes au sein de la recherche parce qu'ils craignaient que cela n'érode la confiance envers la science, ou que cela n'aide les forces antisciences", poursuit Ivan Oransky.

Mais le silence fait perdurer les problèmes, dit-il. Selon lui, une plus grande transparence permettra au grand public de mieux comprendre le processus scientifique.

"Il faut constamment rappeler que la science est une affaire humaine", assure-t-il. "Les humains font des erreurs... parfois pire".

L'attention a longtemps porté sur les conflits d'intérêts financiers, notamment en raison de l'influence de l'industrie pharmaceutique.

L'affaire Wansink illustre que les conflits d'intérêts liés à la réputation sont tout aussi centraux. Dans le monde académique, la carrière se construit largement en fonction du nombre de publications et de la qualité des revues.

Les chercheurs sont en concurrence pour produire des résultats positifs, nouveaux et nets... alors qu'il faudrait également récompenser les travaux qui produisent des résultats négatifs et ceux qui renforcent des résultats antérieurs, dit à l'AFP Brian Nosek, professeur de psychologie à l'Université de Virginie et directeur du Center for Open Science, un centre qui promeut des règles de transparence scientifique.

"Ce qui est bon pour le chercheur ne l'est pas forcément pour la recherche", dit-il. "Le système de récompenses est fondé uniquement sur le résultat", regrette-t-il.

Mais changer le système nécessiterait l'adoption de règles plus strictes de tous les acteurs: universités, centres de recherche médicale, institutions de financement et revues.

Depuis dix ans, "la transparence a beaucoup progressé", dit Brian Nosek, notamment dans les revues. Mais, souligne-t-il, "les universités et les centres médicaux sont les plus lents".