Sciences - Santé

Samedi 19 juillet 2014, Sierra Leone. A l’extérieur du centre de traitement d’Ebola de Kenema, durant un bref moment de répit entre deux patients atteints du foudroyant virus, le Dr Sheik Umar Khan confie à son collègue Tim O’Dempsey qu’il ne se sent pas bien. Parmi les 60 patients du centre plein à craquer, un quart appartient déjà au personnel soignant. Après un week-end sous traitement antipaludique, qui s’avère inefficace, le docteur Khan passe le test : il est bien atteint d’Ebola.

Ses collègues se mobilisent. Ils demandent à l’antenne locale de l’Organisation mondiale de la santé de faire évacuer le virologue, seul spécialiste en fièvre hémorragique du pays, pour le soigner en Europe. "Non", répond catégoriquement l’OMS, car le Dr Khan n’est pas membre de son personnel. "Cette première occasion - peut-être la meilleure - de sauver le Dr Khan ne fut pas saisie", dénonce à présent Tim O’Dempsey. Dans un contexte saturé de rumeurs - face aux soignants masqués qui arrivent dans les villages pour emmener les malades, la population parle de trafic d’organes et doute de la réalité du virus -, une nouvelle discussion tendue s’engage à propos du Dr Khan. Car des Canadiens d’un autre centre ont ce petit stock d’un traitement expérimental testé avec un certain succès sur des singes infectés par Ebola. Il n’a jamais été utilisé chez l’homme, mais ils sont prêts à donner de leur "ZMapp" pour soigner le Dr Khan. Faut-il le faire ? Tim O’Dempsey plaide pour le oui : l’efficacité du traitement à un stade précoce, l’avantage des bénéfices sur les risques… En revanche, pour des membres de MSF - le Dr Khan a été à présent transféré dans leur centre -, ce serait inéquitable et non déontologique de réserver au médecin un traitement préférentiel. En outre, la politique de MSF interdit les traitements expérimentaux dans le cadre d’urgences humanitaires. L’OMS est aussi contre dans le cadre de cette épidémie.

Utilité sociale et réciprocité

Résultat ? Le ZMapp n’est pas administré au Dr Khan et celui-ci n’est pas informé de cette possibilité. L’OMS, de son côté, engage finalement la procédure d’évacuation mais l’entreprise en charge de l’opération refuse d’emmener le Dr Khan, à cause de ses vomissements. Après avoir parlé une dernière fois à Tim O’Dempsey, le 29 juillet, le Dr Khan décède. Deux semaines plus tard, après une réunion de spécialistes de l’éthique, l’OMS autorisera le recours au ZMapp. Les doses du produit étant très rares, elle fixe des priorités. Outre la probabilité d’un effet positif sur la personne, un autre critère évoqué est celui de l’utilité sociale et de la réciprocité, rendant les agents de santé prioritaires : ils mettent en effet leur vie en danger et aident à lutter contre la flambée. "Impossible d’affirmer que la vie du Dr Khan aurait pu être sauvée", admet Tim O’Dempsey, dans le livre "La Politique de la peur", "mais son décès a eu un impact bien au-delà du pays en exposant les inégalités flagrantes, l’impossibilité d’anticipation, l’inertie et la rigidité institutionnelles".