Sciences - Santé Rien de plus naturel que l’allaitement maternel ? Pas si sûr. En Belgique, la pratique n’est pas si répandue. Plusieurs facteurs sont en cause, dont l’impréparation. Les explications d’une chercheuse de l’Ecole de santé publique de l’ULB.

Alors que, depuis 2001, l’Organisation mondiale de la santé recommande un allaitement maternel exclusif (AME) d’une durée de six mois, la Belgique reste - et depuis longtemps - l’un des pays à hauts revenus où le taux d’allaitement est le plus bas. Pourquoi davantage de femmes ne sont-elles pas convaincues des bienfaits de l’allaitement pour leur bébé, mais aussi pour elles-mêmes ?

Les réponses d’Emmanuelle Robert, chercheuse à l’Ecole de santé publique de l’ULB, et dont le sujet de thèse portait sur ce sujet.

1. Quelles sont les raisons du faible taux d’allaitement en Belgique ?

Il faut remonter dans l’histoire pour essayer d’avoir des éléments de réponse. La religion catholique qui prônait une politique nataliste n’était pas pro-allaitement au contraire des pays protestants (très familles et pro-allaitement). La mise en nourrice était d’ailleurs une pratique commune en France (qui a des taux encore plus bas que les taux belges) et en Flandre, qui détient les taux les plus bas des trois régions. Dans les années 60-70, la culture féministe était assez anti-allaitement.

Aujourd’hui, la Belgique ne respecte pas certaines conventions internationales censées protéger l’allaitement maternel et ne semble pas avoir développé d’outils contraignants pour le faire. Si ce n’est l’initiative hôpital ami des bébés (IHAB), il n’y a que peu, voire pas de promotion de l’allaitement ni de sa durée. La question de la promotion de la durée de l’allaitement au-delà de 2-3 mois ne semble être à l’agenda d’aucune institution belge à l’heure actuelle.

Il n’existe aucune ligne directrice à suivre de la part du corps médical. Pédiatres, gynécologues…, tout le monde y va de ses propres recommandations. Les mères entendent des avis contradictoires dès la naissance, et ne savent plus, si l’on peut dire, "à quel sein se vouer"…

2. L’allaitement maternel est-il encore parfois tabou chez nous ?

J’ai plutôt l’impression qu’il s’agit d’un sujet qui n’intéresse pas grand monde. D’un côté, l’AM semble quelque chose de très banal. J’entends souvent : que peut-on donc encore dire dessus ? D’un autre côté, on sent une peur de culpabiliser les mères qui ont fait le choix de ne pas allaiter. Par ailleurs, le sein nourricier semble toujours en concurrence avec le sein sexué, surtout une fois les 3 ou 4 premiers mois passés. Personne ne s’offusquera de voir de grandes publicités pour un soutien-gorge dans l’espace public. Par contre, la vision d’une femme allaitante semblerait encore en déranger plus d’un.

3. Quelles sont les conditions requises pour que l’allaitement soit optimal ?

Idéalement, il faudrait en discuter pendant la grossesse : parler des avantages, tant pour l’enfant à naître que pour la mère, des durées recommandées, du risque de difficultés les premiers jours (crevasses engorgement, douleurs..). Il faut aussi informer de l’existence de consultantes en lactation. Un entourage soutenant - et notamment le conjoint -, des professionnels mieux formés (surtout les médecins) à l’allaitement sont aussi essentiels pour un AM réussi. De même qu’un congé de maternité plus long serait favorable. Les femmes pensent à tort qu’il est difficile, voire impossible d’allaiter et travailler en même temps. Avec un meilleur accompagnement et un soutien dans les moments de doute, elles devraient pouvoir poursuivre l’AM sans trop de difficultés.

4. Faudrait-il davantage informer les (futures) mères des difficultés éventuelles de l’allaitement ?

Les avertir lorsqu’elles sont enceintes leur permettrait ne pas se sentir "anormales" ni de culpabiliser de rencontrer douleurs, perception de manque de lait… On observe souvent un manque de confiance des mères dans leur capacité à allaiter. Il n’est pas rare que trois semaines soient nécessaires pour que la mise en place se fasse correctement et que l’allaitement devienne quelque chose d’agréable.

5. Que peut-on dire des diverses pressions exercées sur les mères ?

Dans un premier temps, on assiste à la pression faite sur les mères à la maternité pour qu’elles allaitent. Et puis, en totale contradiction avec cette attitude, elles sont livrées à elles-mêmes et priées de se débrouiller seules, dès la sortie de la maternité. Quand enfin l’allaitement se passe sans encombre, les mères doivent affronter jugements ou critiques car l’allaitement de moyenne et longue durées est peu fréquent et donc vu comme "anormal". Au fil des mois, la pression médicale pour l’allaitement va fortement s’amoindrir et être remplacée par la pression sociale en faveur du biberon. Lorsque la mère aura repris le travail, elle devra se justifier parfois, au sein même de sa propre famille, de toujours allaiter son petit.

Le conjoint peut lui aussi commencer à exercer une certaine pression à la fois pour nourrir lui-même l’enfant, mais aussi pour "retrouver" sa partenaire.


"Voies lactées", une exposition sur l’allaitement, au campus de l’ULB

L’expo. Conçue par le groupe de recherche "Lactation in History" de l’université de Genève, Lausanne et Fribourg, et enrichie par des objets des collections du musée de la médecine et de la Bibliothèque des sciences de la santé de l’ULB, l’exposition intitulée "Voies lactées. L’allaitement, représentations et politiques" explore les représentations et les mythes de l’allaitement maternel à travers des œuvres artistiques, des documents vidéo, des objets médicaux… "Les pouvoirs attribués au lait, non seulement nutritifs mais moraux, la fascination pour les lactations extraordinaires, les représentations de la Vierge sont envisagés tour à tour et révèlent que l’allaitement est au cœur de nombreux enjeux esthétiques, moraux, sanitaires, religieux et socio-économiques", expliquent les responsables de l’exposition.

En pratique. L’exposition se tient jusqu’au 8 juillet. Le lundi et le mardi, de 12 à 14 h; le mercredi, le jeudi et le vendredi, de 12 à 18 h; le samedi, de 14 à 18. Lieu : ULB, salle Allende, Campus du Solbosch (bât F1), 22-24, avenue Paul Héger - 1050 Bruxelles. Entrée libre.

--> Visites guidées et informations : www.ulb.ac.be/culture - culture@ulb.ac.be. Tél : 02 650 37 65.


L’allaitement maternel en quelques chiffres

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande depuis 2001 l’allaitement maternel exclusif (AME) pour une durée de 6 mois et un allaitement maternel complété de 2 ans au moins.

L’allaitement maternel est initié par 82 % des mères en Wallonie contre 93 % à Bruxelles, selon une enquête réalisée en 2015.

L’allaitement maternel exclusif qui dure 6 mois est réalisé par 13 % des mères en Wallonie, contre 26 % à Bruxelles.

La durée médiane de l’AME est de 3 mois.

Le désir d’allaiter plus longtemps était présent chez plus de 60 % des mères.

Des difficultés liées à l’allaitement (crevasses, engorgement, douleurs…) ont été rencontrées chez la moitié des mères.

A cause d’une perception de manque de lait , 30 % des femmes ont sevré leur enfant. Or, en réalité, on sait que ce problème n’existe que chez 1 à 3 % d’entre elles.