Sciences - Santé

D'un avis plutôt mitigé par rapport à ce qu'il a pu lire ou entendre sur l'ouvrage du Dr David Servan-Schreiber, qu'il n'a toutefois pas lu personnellement, le Dr Didier Vander Steichel, directeur scientifique de la Fondation contre le cancer, nous a fait part de ses commentaires d'ordre général.

Pour lui, "comme c'est le cas de nombreuses personnes, le Dr Servan-Schreiber tombe dans le piège qui consiste à confondre le "comment ?" et le "pourquoi ?". Si les progrès de la médecine ou de la science expliquent petit à petit comment un cancer se développe, ils ne donnent aucune explication sur le "pourquoi" il survient chez un individu et pas chez son voisin, maintenant et pas dans dix ans ou il y a cinq ans. Or, ce sont ces questions-là qui tarabustent les malades et qui restent sans réponses. Et toutes les tentatives pour apporter des réponses au "pourquoi à moi maintenant ?" nous font entrer dans une démarche qui peut être très importante sur le plan du vécu du patient mais ne sont pas scientifiques. Ne mélangeons pas les genres".

Des conseils alimentaires ?

A propos des recommandations qui viennent d'être transmises par le Fonds mondial de recherche contre le cancer (voir infographie), au niveau de l'alimentation, "il en est une qui pourrait recouper le credo de l'auteur d'"Anticancer", c'est en l'occurrence celle relative au sucre, quoique l'on ignore s'il s'agit d'une action directe ou via la densité calorique de l'alimentation, et donc les kilos superflus que cela génère".

Quels conseils peut-on dès lors donner au niveau de l'alimentation ? "Je pense qu'il faut rester, notamment dans ce domaine, beaucoup plus général en ce qui concerne les recommandations quant à l'alimentation, estime pour sa part le Dr Vander Steichel . A vouloir trop focaliser sur un aliment ou sur un nutriment, je crois que l'on est en avance sur les connaissances, au risque de se tromper."

A savoir s'il existe des aliments "anticancer", le directeur scientifique de la Fondation est formel. La réponse est "non" et ce, pour deux raisons principales : "D'une part, nous ne sommes pas sûrs du tout d'avoir identifié, dans l'alimentation, ce qui peut avoir un effet anticancer. Rappelons que l'alimentation rassemble des milliers de substances chimiques différentes dont toutes n'ont pas nécessairement été identifiées et qui agissent en interaction. Donc, vouloir en extraire un certain nombre de l'ensemble paraît périlleux. D'autre part, aucun aliment à lui tout seul ne rassemble l'ensemble des substances connues ou supposées protectrices."

Peut-on, en revanche, parler d'aliments qui favorisent le développement de cancers ? "Je parlerais plutôt d'aliments dont la consommation exagérée peut poser problème pour la santé et éventuellement favoriser l'apparition de certains cancers. Sont ici visés les excès de sel, de graisses animales, les aliments à haute concentration en sucre ou disons à haute densité calorique."

La longévité, premier facteur

En ce qui concerne les facteurs génétiques, "il est exact que les cancers directement liés à la génétique représentent un petit pourcentage du total des cancers. Il ne faut cependant pas confondre génétique et hérédité. On sait que le cancer a à voir avec des dégâts dans le fonctionnement des gènes ou de toutes les cascades de réactions chimiques qui sont engendrées ou contrôlées par les gènes, mais génétique ne veut absolument pas dire héréditaire. Il s'agit de dégâts qui s'accumulent au cours de la vie d'une cellule particulière et qui ont parfois la malchance de détraquer suffisamment cette cellule-là."

Parmi les facteurs, il faut donc citer avant tout l'âge, la longévité : plus on vit vieux et plus on risque que l'une des cellules ait matériellement le temps d'accumuler tous les dégâts nécessaires pour devenir cancéreuse. Parmi les autres facteurs, il faut évidemment citer le principal responsable, en l'occurrence le tabac, mais aussi les rayons ultraviolets, l'alcool dans une certaine mesure, les substances cancérogènes, l'alimentation avec certaines inconnues, la sédentarité.

En ce qui concerne le système immunitaire, "il semble effectivement que celui-ci joue un rôle, mais cela reste très complexe. Il est certain que les problèmes psychologiques majeurs ou les stress très importants, comme un divorce, un deuil, une perte d'emploi peuvent avoir un effet de déplétion de l'immunité, et donc, peut-être, un effet temporaire indirect".

La volonté ne suffit pas

Et que dire du facteur psychologique en lien avec la maladie ? "A ma connaissance, le peu d'études scientifiques qui ont été réalisées à ce sujet ne montre pas d'impact de la volonté ou du moral sur la guérison. Et c'est finalement très bien, car imaginez que quelqu'un guérisse et un autre pas, ce dernier culpabilisera en se disant qu'il n'a pas été capable. Si je suis persuadé que l'aspect psychologique est évidemment très important pour permettre au malade de vivre le mieux possible ou le moins mal possible ce qui lui arrive, il ne faut pas arriver à des messages simplistes du type "la volonté est la moitié de la guérison". Non seulement les études ne montrent pas d'impact en termes de guérison, mais en plus il y aurait un risque de culpabilisation."

Que ce soit au niveau du déclenchement ou de la guérison, dans quelle mesure peut-on être acteur de son propre cancer ? "Quand la maladie vous tombe dessus, on est contraint et forcé d'être partie prenante... Cela dit, j'ai peur de cette démarche pour deux raisons. D'une part, parce que je pense que ce n'est pas aussi simple que cela. Une des choses qui me dérangent le plus est que l'on simplifie de façon abusive. N'oublions pas qu'un cancer est le mélange de toute une série de causes qui interagissent, souvent pendant des périodes de temps extrêmement longues, avant d'arriver à la maladie. Vouloir en extraire l'une ou l'autre paraît très artificiel. D'autre part, j'ai très peur du risque de culpabilisation des gens qui ne vont pas guérir de leur cancer. Or, cela reste une réalité qui n'est absolument pas exceptionnelle. Dire aux gens : apprenez à vivre avec la maladie, le mieux ou le moins mal possible, oui. De là à leur faire entendre que cela va peut-être ou probablement influencer le résultat, personnellement, je n'ose pas faire passer ce message-là."

Quant à ce que peuvent apporter les anciens malades, "ils peuvent jouer un rôle extrêmement positif ou négatif, selon le Dr Vander Steichel, le rôle positif consiste à dire : il y a moyen de sortir, moi, j'ai trouvé mon chemin et il a été celui-là, sachant que ce chemin est éminemment personnel et subjectif. Le rôle négatif est de dire : voilà le chemin à suivre."