Sciences - Santé

En alertant de la présence, dans les cigarettes électroniques ou e-cigarettes, de substances chimiques dangereuses pour la santé, les chercheurs de la faculté de Santé publique de l'Université de Harvard, dans le Massachusetts, jettent un nouveau pavé dans la mare des fumeurs et, sans doute plus encore, des vapoteurs. Largement relayée dans les médias, de façon souvent brutale et peu détaillée, cette étude, publiée dans la revue Environmental Health Perspectives mérite cependant que l'on y apporte certaines précisions et nuances.

Que dit l'étude?

D'après les chercheurs américains, du diacétyle, une substance chimique - par ailleurs utilisée comme additif alimentaire - liée à une maladie pulmonaire grave a été retrouvée dans plus de 75% des 51 e-liquides de différentes marques, qui ont été testés par leurs soins. Parmi les variétés, on cite les arômes artificiels de barbe à papa, cupcake, bonbons ou encore boissons alcoolisées,... autant de goûts particulièrement prisés par les jeunes vapoteurs. En outre, dans un grand nombre d'essences aromatiques, deux autres substances nocives (dont l'acétyle propionyle) ont également été détectées. Au total, selon leurs analyses, 92 % des échantillons contenaient au moins une des deux substances citées (diacétyle ou acétyle propionyle).

Que sait-on de la substance nocive principalement incriminée, en l'occurrence le diacétyle?

Lorsqu'elle est inhalée, cette substance chimique peut provoquer une bronchite oblitérante chronique. Il s'agit d'une maladie relativement rare, apparue pour la première fois il y a une dizaine d'années chez des ouvriers d'unités de production exposés aux effluves d'arôme artificiel de beurre, utilisé dans la fabrication de popcorn.

Quelles sont les recommandations des auteurs?

Les scientifiques de l'Université de Harvard plaident pour « des actions urgentes afin de déterminer l'ampleur des risques » et appellent à « une réglementation fédérale aux Etats-Unis . (...) Alors que la popularité et l'usage de ces cigarettes continue de grandir, il y a un manque d'informations sur les effets potentiels sur la santé ».

Comment faut-il interpréter les résultats inquiétants de ces travaux?

Chercheur spécialisé dans l'étude sur les cigarettes électroniques, le Dr Konstantinos Farsalinos n'a pas manqué de réagir. S'il s'accorde sur la nécessité d'indiquer la présence de ces deux substances dans les e-liquides, le cardiologue grec attire l'attention sur deux omissions - qui lui paraissent importantes - commises dans cette étude. L'une concerne l'évaluation des niveaux trouvés dans les échantillons. « Les niveaux présentés sont assez bas, fait remarquer le Dr Farsalinos, beaucoup plus bas même que ceux trouvés dans notre propre étude. Dans de nombreux cas, les niveaux de ces composés sont absolument minimes et ne devraient pas soulever de préoccupations concernant leurs effets potentiels sur la santé ».

Un autre point qu'aurait omis de mentionner l'étude américaine est le fait que ces composés sont aussi présents dans la fumée de tabac d'une cigarette classique. « Cette omission donne l'impression que les e-cigarettes exposent les utilisateurs à un nouveau risque chimique, alors que, en réalité, leur exposition sera beaucoup plus faible par rapport au tabagisme », souligne le spécialiste.

Et de conclure: "L'article créé de fausses impressions et exagère le risque potentiel du diacétyle et de l'acétyle propionyle contenus dans les e-cigarettes. Il n'en reste pas moins que je suis un fervent opposant de l'élimination de toutes traces de ces deux substances chimiques dans les e-liquides".

Quel danger représentent dès lors les cigarettes électroniques par rapport aux cigarettes classiques?

Docteur en sciences de la vie et la santé, tabacologue, consultant indépendant en Santé publique et dépendance tabagique et membre de l'équipe de recherche en addictologie de l'Unité Inserm, en France, Jacques Le Houezec nous précise que «pour le diacétyle, les taux mesurés dans la fumée de cigarette sont 10 fois supérieurs à ceux retrouvés dans les e-liquides, et pour l'acétyle propionyle , ils sont 100 fois plus élevés. Il paraît donc clair que, pour un fumeur, l'exposition à la vapeur d'e-cigarette pose beaucoup moins de risque que de continuer à fumer du tabac. De telles études et la façon dont elles sont médiatisées découragent les fumeurs d'utiliser la e-cigarette pour arrêter de fumer, car ils imaginent que c'est aussi, voire plus dangereux. Or, si l'on s'en réfère à la toxicité connue des constituants des e-liquides, il n'y a pas de risque majeur avéré. D'après le rapport du Public Healthcare England datant de cet été, la cigarette électronique est 95% plus sûre que la cigarette classique. Le problème est que si le risque est de cet ordre là, il faudra peut-être 50 ans et des millions d'utilisateurs pour le démontrer. Déjà avec le tabac qui est un risque avéré, il faut un recul de 20-30 ans pour montrer quelque chose, et le nombre de fumeurs est énorme par rapport au nombre de vapoteurs. (...) Personne ne dit que la e-cigarette est totalement inoffensive. Le risque zéro n'existe pas dans la vie; même respirer l'air de nos villes ou boire l'eau du robinet ne sont pas sans risques. ».

Pour le cardiologue grec, "le risque de décourager les fumeurs à utiliser les e-cigarettes comme un outil de sevrage tabagique est plus élevé que le risque d'être exposé au diacétyle et à l'acétyle propionyle, même aux niveaux moyens constatés dans cette étude".

Considérant que l'on opte pour la e-cigarette, certains arômes sont-ils plus dangereux que d'autres?

« C'est possible, nous répond encore l'expert français, qui enseigne la pharmacologie de la nicotine, la dépendance au tabac et la cigarette électronique dans plusieurs universités françaises. C'est aux fabricants de communiquer les risques potentiels. Cela dit, les arômes sont essentiels pour le succès de l'arrêt du tabagisme avec la e-cigarette. Tous les vapoteurs le disent. Vapoter de la base sans arôme ne procure pas le même plaisir. Or, le plaisir est précisément la clé du succès de la cigarette électronique. Pour qu'un fumeur arrête de fumer grâce à la vape, il faut qu'il y trouve un plaisir supérieur à celui de fumer'.