Sciences - Santé

Au XVIIe siècle, la pratique de la chimie était principalement orientée vers une application médicale. L’intérêt croissant porté aux productions pharmacologiques de cette discipline participa à sa reconnaissance en tant que science de la nature à part entière. À cette époque, il existait toutefois un curieux remède chimique dénommé "poudre de sympathie" qui fit l’objet de vives controverses. Elles ne portaient pas sur ses effets, mais sur son mode opératoire. Considéré par certains comme parfaitement naturel, d’autres le condamnèrent avec force, car ils étaient convaincus qu’il ne s’agissait là que de pure magie. Philosophes chimiques Avec la poudre de sympathie, on avait affaire à une substance assez facile à préparer. Elle ne nécessitait pas une haute maîtrise de la doctrine chimique et son usage s’étendait bien au-delà du cercle des "philosophes chimiques". Réputées très efficaces dans le cas de blessures par arme blanche, les cures par la poudre de sympathie présentaient la particularité de se pratiquer à distance : la poudre (ou l’onguent) s’appliquait sur l’arme ou sur le linge taché du sang du blessé, et non directement sur la plaie qui était simplement lavée et gardée propre. Dans sa pièce de 1643, Le Menteur, Corneille comparait ce remède à "une source de vie" dont on "voit tous les jours des effets étonnants". Et, dans une lettre datant de 1685, Madame de Sévigné n’hésitait pas à le décrire comme un "remède tout divin", après avoir pu constater, sur elle, les résultats de cette cure. L’origine du traitement par la poudre de sympathie était attribuée à Paracelse (alchimiste, médecin et astrologue suisse de la fin du XVe siècle). Dans Basilica chymica, publié en 1608, l’alchimiste allemand Ostwald Croll exposait la recette de l’"Onguent sympathique ou constellé de Paracelse", à réaliser lorsque le Soleil "est au signe de la Balance", comme suit. Faire bouillir dans du vin rouge les graisses d’un sanglier et d’un vieil ours, et recueillir la graisse surnageante. Mélanger et broyer de la poudre de vers rôtis, de la cervelle de sanglier séchée, du bois de santal rouge, de la "mumie transmarine", des hématites et le "crâne d’un homme mort par violence [...] d’un pendu s’il se peut [...] , lorsque la Lune est à son croissant, & en bonne maison, s’il se peut à la maison de Venus, non de Mars, ny de Saturne [...]. De toutes ces choses bien meslées & broyées, fais un onguent avec la graisse selon l’art, lequel tu garderas pour ton usage dans un verre clos, ou dans une boette bien fermée". Et Croll de préciser que "cette façon de curer n’est pas magique noire comme croyent quelques sots, & ignorants", mais qu’elle reposait simplement sur une "sympathie de la nature", sur une certaine vertu attractive "causée par les Astres, laquelle par la mediation de l’air est attirée sur la playe, & se conjoinct avec elle, à fin que l’operation spirituelle monstre son effect." En 1608 également, Rodolf Goclenius, calviniste, docteur en médecine et professeur à l’université de Marbourg, expliquait, lui aussi, l’activité de l’onguent sympathique sans avoir recours à quelque puissance surnaturelle que ce soit. Selon lui, cette activité reposait en effet sur le magnétisme animal que tout corps vivant devait posséder. Son Tractatus de magnetica curatione vulnerum fut pourtant violemment condamné en 1615 par le jésuite Jean Roberti, qui y trouvait prétexte pour dénoncer "l’idolâtrie" des protestants, leur propension à la magie et à la sorcellerie. Magnétisme animal Le médecin chimiste Jean-Baptiste Van Helmont soutint les thèses de Goclenius dans son De magnetica vulnerum curatione de 1621. En prenant pour preuve de l’existence du magnétisme animal les vertus des reliques des Saints, il s’attira les foudres de la faculté de médecine de Louvain, qui l’accusa de défendre des pratiques magiques et obtint son arrestation en 1633. Dans la première moitié du XVIIe siècle, d’autres chimistes s’efforcèrent de justifier l’activité naturelle de l’onguent de sympathie, comme l’Anglais Robert Fludd, qui se fondait pour cela sur l’influence des astres. Comme Van Helmont le soulignait lui-même, la polémique ne portait pas sur l’efficacité de ce remède, dont, au fond, peu de gens doutaient, mais plutôt sur l’aspect licite de son utilisation face à l’accusation de magie noire : la cure magnétique pouvait-elle être permise ? Avec le Discours touchant la guerison des Playes par la poudre de sympathie de 1658 de l’Anglais Kenelm Digby, réédité une vingtaine de fois jusqu’à la fin du XVIIe siècle, la controverse allait changer de nature pour se concentrer sur l’efficacité supposée d’un tel traitement. Contrairement à un texte comme celui de Croll, qui développait une chimie en vue d’un perfectionnement de la médecine, le Discours de Digby portait sur le plan de la philosophie naturelle. Son ambition était de convaincre ses lecteurs de la "possibilité et vérité" de la guérison "naturelle" et "sans magie" par la poudre de sympathie. L’activité de cet onguent reposait exclusivement sur le mouvement et l’enchaînement des chocs d’une matière atomisée, avec ainsi une communication directe entre l’agent et le patient. Pour lui, cette explication servait ainsi d’illustration à une conception mécaniste plus large de "l’économie de la nature". La main coupée jusqu’à l’os Un fait historique, la blessure à la main coupée jusqu’à l’os, nerfs, muscles et tendons compris de Jacques Howel, secrétaire du duc de Buckingham, qui voulait séparer deux duellistes en plein combat, était utilisé comme point de départ à son exposé. Sa blessure étant en très mauvais état, Howel, quatre ou cinq jours plus tard, pria son ami Digby de "lui donner quelque remède à son mal". Digby raconta : "Je luy demanday donc quelque piece d’étoffe ou de linge sur laquelle il y auroit du sang de ses playes. Il envoya incontinent querir la jarretière qui luy avoit servit de premier bandage. Et cependant, je demanday un bassin d’eau, comme si je me voulois laver les mains, et pris une poignée de Poudre de Vitriol que je tenois en un Cabinet sur ma table, & l’y fis promptement dissoudre. Aussi tost que la jarretiere me fut apportée, je la mis dans le bassin, remarquant bien ce que faisait cependant Monsieur Howel [...]. Je luy demanday ce qu’il avoit, & ce qu’il sentoit. Je ne sçay (dit-il) ce que j’ay : mais je sçay que je ne sens plus de douleur. Il me semble qu’une fraicheur agréable, comme si c’estoit une serviette moüillée & froide, s’épand sur ma main, ce qui m’a osté toute l’inflammation que je sentois." Vitriol au soleil La nouvelle de la guérison de Howel s’était rapidement répandue, et son secret avec elle. "À peine y a-t-il aujourd’huy un barbier de village qui ne [...] sçache", déplorait Digby, que ce remède était un simple "vitriol" (sulfate métallique) calciné au soleil. Digby rendait compte du déroulement de la guérison de Howel de la manière suivante : les atomes de lumière avaient emporté les "esprits du sang", c’est-à-dire le courant d’atomes de sang de sa jarretière, doucement expulsés par la chaleur du foyer. "Les esprits du Vitriol incorporé avec le sang ne peuvent manquer de faire le mesme voyage avec les atomes de ce sang." Pendant ce temps, la main blessée exhalait de la chaleur qui attirait l’air le plus proche, créant un courant d’air vers l’inflammation de la plaie. Avec cet air venaient enfin les atomes de sang et de vitriol diffus, répandus en lui. Les atomes de sang réintégraient leur lieu d’origine et s’y fixaient, alors que les atomes d’air ne faisaient que passer. Les esprits vitrioliques joints aux atomes de sang s’installaient ainsi dans tous les recoins de la plaie pour la soigner imperceptiblement. Digby évacua les influences astrales d’inspiration paracelsienne et autre magnétisme animal. Le recours à une explication fondée sur les seuls arrangements et mouvements des parties des corps rendait raison de la réalité des faits, car ils étaient mécaniquement possibles. La guérison de Howel trouvait dès lors une conceptualisation fondée sur des corpuscules accessibles, qui permettait de l’assurer comme un fait réel et naturel, et non une illusion ou une magie. Pouvoir explicatif C’est ainsi que, tout en refusant de souscrire d’un point de vue médical à cette cure, le Français Nicolas Lemery, qui, à partir de la sixième édition de 1686 de son célèbre Cours de chimie, exposa ses remarques sur la poudre de sympathie "dont on a fait tant de bruit", et dont les expériences destinées à en montrer les effets n’ont pas toujours été faites "de bonne foi", en sauva l’usage. En expliquant le mécanisme d’action par des arguments similaires à ceux de Digby, il conclut en effet : "Voilà, ce me semble, l’explication la plus raisonnable qu’on peut donner sur un effet qui a passé pour une chose inexplicable. Au reste, je ne conseillerois point à un blessé de faire fond sur un remède de cette nature ; car pour une personne qui en aura reçu du soulagement, il y en aura cent qui n’en auront pas aperçu l’effet." L’attitude de Lemery était pour le moins paradoxale. Car, tout en fournissant une interprétation théorique d’un fait auquel lui-même ne croyait pas, il en justifiait la vraisemblance en se fondant sur le principe : expliquer, c’est attester. Que valait l’exhortation à ne pas faire porter tous ses espoirs de guérison sur ce remède, alors que la possibilité de son efficacité était quand même démontrée ? Dans le défi qu’elle posait à une philosophie mécaniste en quête de sa propre justification, la poudre de sympathie offrit ainsi à cette science une occasion de faire la démonstration de son pouvoir explicatif. Elle tomba toutefois en désuétude au tout début du XVIIIe siècle, en raison du tarissement puis de l’absence totale de discours expliquant les effets supposés de l’onguent plutôt que par une dénonciation définitive de son efficacité. Rémi Franckowiak