La réalité virtuelle à l'école : "L'idée n'est pas de remplacer le professeur mais de guider l'étudiant avec des situations plus riches"

- Publié le 19-12-2018 à 17h19
- Mis à jour le 19-12-2018 à 19h00

Une cuisine aux tons chauds - la table est dressée, il y a un bouquet de fleurs sur le comptoir, quelques plantes vertes ici et là. Devant vous, des légumes - un poivron vert, un rouge - et dans vos oreilles, une voix en espagnol, vous ordonne de le laver, le couper, afin de réaliser la recette du gazpacho. Vous esquissez un geste... Dans le vide. Car rien de tout cela n'existe. Tout cela est virtuel, uniquement accessible via le casque de réalité virtuelle (VR) posé sur vos yeux. C'est l'un des supports qu'a conçu le groupe "Teaching with VR" de l'Université de Liège, présenté ce mercredi à la presse.

Créé dans le cadre d'un chantier alliant enseignement et numérique au sein de l'Université, le groupe interdisciplinaire vise à mettre au point, "dans un premier temps" des environnements virtuels pour l'enseignement en sciences humaines. "Quand on regarde tout le potentiel de ces techniques de la réalité virtuelle et augmentée, un des champs d'application les plus courants dans les universités, dans les écoles et dans les entreprises, c'est la formation", indique Michaël Schyns, informaticien, professeur à HEC Liège et l'un des dirigeants du groupe Teaching with VR.
Pourquoi ? Toute une série de caractéristiques sont liées naturellement à la réalité virtuelle. C'est la possibilité de placer les étudiants en situation : apprendre par la pratique. On ne peut pas toujours emmener tous les étudiants où on veut, dans un entrepôt par exemple pour apprendre des gestes en logistique. On peut créer un environnement de réalité virtuelle où ils restent dans la classe, et où ils sont capables d'être mis en situation. Ce sont aussi des environnements que l'on peut entièrement contrôler, sécuriser. Généralement, quand on donne cours à un étudiant, on essaye d'y aller par étapes, d'avoir avec une situation facile, puis quand il la maîtrise, on avance, petit à petit, dans la complexité. On sait faire cela avec la VR, puisqu'on met les objets qu'on veut, on peut supprimer ceux qui seraient perturbateurs, on peut en rajouter au fur et à mesure... A l'ULiège, on a des étudiants qui sont sur cinq années d'étude, donc on peut dessiner des environnements par année d'étude, avec des niveaux de difficulté qui sont différents."
Toucher, vue, odorat... La réalité virtuelle permet aussi, énumère-t-il, de pouvoir "rentrer" dans des lieux difficiles d'accès, pour des visites qui seraient compliquées à mettre en place logistiquement - pour un étudiant en gestion, visiter des entreprises en immersion, par exemple - ou mettre l'étudiant dans des situations dangereuses, progressivement. "Il y a aussi beaucoup de situations où le corps, le volume, l'espace, l'immersion en réalité virtuelle apportent véritablement quelque chose. On a aussi des outils (des gants, NdlR) qui permettent de simuler qu'on touche les objets dans la réalité virtuelle. Ressentir, voir les choses, utiliser tous ses sens, c'est important... On a la vue en trois dimensions, le son, mais on peut aussi rajouter des odeurs...", poursuit l'enseignant.
Parmi les environnements virtuels créés par le groupe, il y a par exemple le château de Jehay. Ce site touristique qui se trouve près de Waremme subit actuellement des transformations importantes. Avant la mise en place des échafaudages, le château a été numérisé complètement, dans le cadre d'un partenariat entre l'Université et la Province de Liège. Les visiteurs du château peuvent désormais se balader dans le château virtuel, dans une des pièces du vrai château, dans une salle dédiée à la réalité virtuelle. Mais l'équipe a été plus loin.
Un serpent hante le château Pour les cours d'Anne-Marie Etienne, professeur de psychologie de l'ULiège, et qui traite les phobies grâce à la réalité virtuelle, ils ont enrichi ce programme. "Concrètement, on a introduit un serpent dans l'environnement du château de Jehay virtuel, détaille Björn-Olav Dozo, spécialiste en humanités numériques et co-responsable du groupe Teaching with VR. Comme l'environnement est complètement contrôlable, on peut faire bouger le serpent comme on le souhaite, le rendre immobile, le faire vous suivre... Tout cela permet de désensibiliser progressivement la personne qui a enfilé le casque." Dans un cours donné mercredi en public, l'enseignante a expliqué à ses élèves la façon d'utiliser cet outil. Autres exemples de module VR créés par le groupe, un simulateur de conduite de clark ou de la réalité augmentée en archéologie.

A ce stade, au niveau de la technique VR, le package complet associant réalité virtuelle, reconnaissance vocale et intelligence artificielle qui permettrait d'avoir un instructeur virtuel n'est pas encore complètement abouti. Mais cela pourrait être le cas à l'avenir. Cela dit, pour Björn-Olav Dozo, la réalité virtuelle ne remplacera jamais le professeur. "Bien sûr que non ! Les environnements qu'on développe sont pensés pour intégrer le prof. Cela dit, on se dirige vers un enseignement à distance avec un rapport au corps beaucoup plus important. Actuellement, l'enseignement à distance se fait par vidéo, ou téléconférence. Mais on pourrait imaginer qu'on mette chacun son casque et qu'on puisse tous interagir avec des objets. Faire un cours à partir d'un lieu unique qui n'est pas commun... Et la VR ne se veut pas une solution définitive, qui va apporter des réponses absolues à tous les problèmes de l'enseignement. Mais pouvoir intégrer cette dimension haptique (relative à la préhension) et interactive, cela peut être une corde en plus à l'arc des pédagogues." "L'idée n'est pas de remplacer le professeur, insiste encore de son côté Michael Schyns, mais de guider l'étudiant en le mettant dans une situation beaucoup plus riche. Et je privilégierai toujours une visite sur le terrain, à la réalité virtuelle."
Etudiants en cuisine
"Tous les professeurs de langues vous le diront, le meilleur moyen d'apprendre une langue étrangère, c'est l'immersion en allant à l'étranger. C'est cela aussi qu'on essaye de recréer. Mettre un étudiant dans un environnement réaliste et où tout le monde s'exprime dans une langue étrangère", explique l'informaticien Michaël Schyns, à propos de l'environnement de réalité virtuelle "Cocina", cuisine où l'étudiant en espagnol doit suivre une recette de gazpacho. Avec sa classe de troisième bac en espagnol à HEC Liège, Véronique Peiffer a expérimenté le module, conçu d'ailleurs par trois étudiantes, qui ont écouté leurs propres desiderata. Le module est utilisable par l'étudiant "immergé" soit en solitaire, soit devant tous les camarades de classe qui peuvent observer l'immersion sur grand écran, en interagissant avec le prof. L'avantage de l'exercice en VR pour l'apprenant ?Tout comme elle, ses élèves, raconte-t-elle à présent, se sont montrés enthousiastes.
L'avantage de l'exercice en réalité virtuelle pour l'apprenant ? "Tout d'abord, le plaisir. Je ne conçois pas l'enseignement sans la variété des activités et le plaisir que ça procure. On apprend mieux, et on retient mieux en s'amusant. Peut-on encore apprendre une langue étrangère à des étudiants assis en face de nous sur une chaise ? Non, on ne peut plus. On doit leur proposer des choses variées, nouvelles, en lien avec leur monde. Les manettes, eux, ils sont quasi nés avec dans les mains ! Ici, ils sont en plus transportés dans un autre environnement." La séance a permis aux étudiants d'apprendre du vocabulaire et d'exercer la compréhension. Elle a aussi exploité le support pour une discussion orale.
Mais elle non plus ne pense pas que le professeur sera remplacé par la réalité virtuelle - même par un professeur virtuel. "Sans aucun doute, impossible ! Un professeur virtuel ne peut pallier les imprévus, prendre en compte tout ce qui se dégage d'un humain... La VR n'est qu'un outil, très très très intéressant dans son exploitation, mais à utiliser à mon sens à faible dose. Pas seulement pour varier, mais il faut travailler toutes les compétences de l'enseignement d'une langue, et ici on se focalise sur le vocabulaire et la compréhension. Les aspects humains - le regard de quelqu'un, les réactions, les gestes que l'on fait quand on parle- c'est très important. Je suis encore très attachée à la bonne conversation qu'on a autour d'une table !"