Les dessous toxiques de la mode

Laurence Dardenne Publié le - Mis à jour le

Sciences - Santé

Aussi célèbres et répandues que Levi’s, Zara, Benetton, Giorgio Armani, Esprit, Diesel, Calvin Klein, Gap, H&M, Tommy Hilfiger, Mango, etc., vingt marques de prêt-à-porter, dites de "fast fashion", ont été passées au crible avant d’être mises au pilori par l’organisation Greenpeace, dans un rapport publié mardi et intitulé "The Big Fashion Stitch-up". Ou les dessous toxiques de la mode.

L’objet du délit ? Ces incontournables enseignes se sont rendues coupables de commercialiser des vêtements contaminés par des substances chimiques toxiques qui, une fois libérées dans l’eau et l’environnement, se dégradent en substances cancérigènes ou perturbatrices du système hormonal.

Pour mener l’enquête, qui s’inscrit dans le cadre de la grande campagne "Detox" lancée en juillet 2011 et invitant le secteur du textile à "faire la grande lessive", les équipes de Greenpeace ont acheté 141 articles dans des points de vente autorisés de 29 pays et régions du monde. Confectionnés dans une vingtaine de pays (essentiellement de l’hémisphère sud), ces jeans, pantalons, robes, T-shirts et sous-vêtements, pour hommes, femmes et enfants, se composaient de fibres naturelles et/ou synthétiques.

Résultat des analyses : dans près des deux tiers (89 articles) des échantillons, on a détecté des éthoxylates de nonylphénol (NPE) et dans quatre articles, des concentrations élevées de phtalates toxiques, ainsi que des amines cancérogènes résultant de l’utilisation de certains colorants azoïques dans deux articles. "L’utilisation de telles substances intrinsèquement dangereuses est tout simplement inacceptable, peut-on lire dans le rapport. [ ] En tant que multinationales, les grandes marques de l’industrie textile peuvent développer des solutions globales pour mettre fin à l’utilisation des substances toxiques et favoriser l’adoption de bonnes pratiques d’un bout à l’autre de leurs chaînes d’approvisionnement. Les géants du secteur doivent montrer qu’ils font preuve de bonne volonté et s’engager à atteindre l’objectif "zéro rejet" d’ici au 1er janvier 2020. [ ] Tant que ces marques continueront à prendre nos cours d’eau pour des égouts, au mépris de notre santé, nous exigerons de savoir quelles sont les substances chimiques qu’elles y déversent."

Risques directs minimes pour la santé

Précisément, qu’en est-il des effets directs sur la santé? "Les risques se situent essentiellement au niveau de l’environnement, nous dit le Pr Alfred Bernard, toxicologue à l’UCL et directeur de recherches FNRS. Pour l’homme, si ce n’est éventuellement pas un contact cutané, pour autant que la peau soit humide, le risque d’exposition est quasi nul car on voit difficilement comment par ingestion ou par inhalation, il pourrait y avoir un réel danger." Ce qui est en revanche fondé pour Greenpeace est le fait que ces substances peuvent bel et bien se retrouver dans les eaux sous forme de pollution.

"C’est exact, mais encore faudrait-il calculer la quantité provenant effectivement des vêtements par rapport aux autres sources. Dans cette étude, il manque des chiffres, en l’occurrence la transition entre les dangers de ces produits, leur toxicité et les risques pour la santé humaine." Greenpeace n’a pas fait l’exercice d’évaluer la quantité qui peut être absorbée par contact cutané, inhalation ou ingestion, par exemple pour de très jeunes enfants qui suceraient leurs vêtements.

"Il manque la traduction des doses absorbées en termes de risque, regrette le toxicologue. Greenpeace en reste à la notion de dangers, qui est connue pour ces molécules et qui n’apparaît que s’il y a une exposition significative. Or si ce travail avait été fait, je pense que l’on serait en présence de doses qui restent infimes par rapport à d’autres sources d’exposition, et notamment l’alimentation ou l’air dans lequel on retrouve des phtalates, par exemple. Ceci est un bel exemple de confusion ou - disons - de saut trop rapide entre la notion de danger et de risque." Alors, comment interpréter cette phrase extraite des principaux résultats de l’enquête de Greenpeace: "Des niveaux de concentration de NPE supérieurs à 100 ppm ont été décelés dans 20 des échantillons"? "La teneur ne veut pas dire grand-chose en termes d’exposition, car celle-ci dépendra du caractère volatil, du passage par la peau, de l’absorption, nous répond le Pr Bernard. Si l’ingestion est quasi improbable, le contact avec la peau demeure faible.

Cela n’empêche pas qu’il faut évidemment réglementer toutes ces substances car, inévitablement, à un moment donné, elles se retrouvent dans l’environnement. Ceci dit, tous les vêtements synthétiques, issus de l’industrie chimique, contiennent forcément des molécules potentiellement toxiques. Sinon, il faut se limiter à la laine, la soie, le coton ...100% ". D’après le spécialiste, aucune étude scientifique n’a mis en évidence un lien entre la présence de ces produits dans les vêtements et des risques de développer des allergies ou des effets au niveau du système reproducteur pour les perturbateurs endocriniens.

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