Sciences - Santé

La veste sur le dos, un jeune homme arpente inlassablement le couloir. "Je vais bien" , répète-t-il à qui veut l’entendre. Sauf qu’il a disjoncté à la maison, tenant des propos incohérents qui ont fait paniquer sa mère et sa copine. Il jette un regard sur le jardin, tourne soudain les talons et repart marmonner plus loin. Un autre patient, sujet à de fréquentes crises de mélancolie, rase les murs, le regard vissé au sol. Une profonde balafre lui zèbre le cou. Il a récemment voulu se trancher la gorge, dans une énième tentative de suicide. Une Rwandaise déambule, angoissée : elle est persuadée d’être encore poursuivie par des génocidaires.

On se trouve ici au sein de l’unité 11 de mise en observation du Centre psychiatrique Saint-Bernard, à Manage. Cette unité fermée (23 lits A, pour cas aigus) accueille des patients qui y sont placés au sens de la loi sur la protection de la personne du malade mental. En 2012, il y a eu 199 entrées, dont 120 mises en observation (qui doivent être contrôlées par un juge de paix) - les autres étant des admissions volontaires. Pas de vigiles; pas de grillages surmontés de barbelés; une chambre d’isolement en chômage technique. "Elle est de moins en moins utilisée" , affirme Sébastien, infirmier-chef. Parce qu’ici, on dépasse largement les normes minimum d’encadrement. Pour assurer la sécurité, on mise sur l’humain : 12 équivalents temps plein et 4 infirmiers pour la nuit, sans compter les paramédicaux. "L’agressivité n’a fait que chuter" , précise-t-il.

A l’origine, en 1881, l’Institut Saint-Bernard était un orphelinat fondé par les Frères de la Charité de Gand. Avant de se transformer, au lendemain de la guerre, en "asile psychiatrique" comme on disait alors, où vécurent jusqu’à 900 "colloqués" L’époque est révolue; l’hôpital de Manage a pris le tournant de la psychiatrie moderne, soignant désormais plus de 400 patients répartis dans de petites unités spécialisées : crise aiguë; courts séjours; psychogériatrie; psychoses chroniques; syndromes de Korsakoff (alcooliques chroniques) Plusieurs services travaillent, au sein de l’hôpital, à la resocialisation des patients et à la réinsertion vers une structure non hospitalière.

"Je ne crève plus les yeux "

Les patients chroniques sont hébergés dans les anciens bâtiments du site, qui ont été rénovés. A l’époque, un frère infirmier, qui dormait sur place, était chargé de surveiller un immense dortoir où s’alignaient les lits des malades mentaux On en est loin.

"Ma mère ne veut pas me reprendre" , débite Félix(*), hospitalisé depuis un an au service 36, réservé aux patients chroniques présentant des troubles du comportement. Il devrait bientôt passer à l’unité 64, qui héberge des psychotiques qui ont besoin d’une prise en charge centrée sur la réhabilitation. Félix retourne les week-ends chez sa maman, à Tertre. "Maintenant, je ne fais plus de délires. Je dois prendre trois médicaments. Mais j’entends des voix qui remontent si j’attends trop " Suivent des propos nébuleux, apparemment sans queue ni tête, où se mêlent une sœur éducatrice, un tour du Mont-Blanc, un voyage en Afrique, des cours d’informatique et des jeux de société à 2,5 € par mois

Le visage étroit, le regard strabique, la voix chuchotée, Victor(*) s’approche presque à vous toucher : "Maintenant, je ne crève plus les yeux." Les deux doigts pointés vers ses propres pupilles. Victor reste difficile à gérer : il se balade à travers les services et vole tout ce qu’il trouve à portée de main. Plus loin, un homme crie, à l’intention de personne : "Tu me détestes, tu n’as pas le droit."

Les patients de l’unité 36 ont accès à un petit jardin. L’un, vêtu d’un simple training, est assis sur un banc couvert de neige, insensible au froid polaire. Psychiatre, médecin directeur du Centre hospitalier Saint-Bernard, Jean-Louis Feys lui conseille d’enfiler une veste, de ne pas rester immobile. L’autre rétorque, agressif : "Laissez-moi ! Je vais me relever."

Bizarres, les histoires des autres

"Dans ce service, ce sont vraiment des cas très lourds avec de gros problèmes de comportement , explique le docteur Feys. On a beau mettre sur pied des ateliers, multiplier les activités, il y a beaucoup d’apathie chez ces patients. On constate une perte d’intérêt pour les choses de la vie : c’est une caractéristique des psychotiques." Exemple : ils ne voient pas l’intérêt d’aller au cinéma. "Les histoires des autres, c’est bizarre pour eux."

A l’autre bout du vieux bâtiment, près de l’entrée (et de la sortie ), l’unité 29. Les patients psychiatriques chroniques vont et viennent à leur guise dans ce service qui sert de transition entre la prise en charge aiguë et la réinsertion vers une structure non hospitalière (comme une maison de soins psychiatriques).

"J’ai une copine qui m’attend dehors , affirme Marcel(*). Mais elle ne veut pas venir me voir ici : elle dit que je suis chez les fous." A son arrivée au Centre psychiatrique Saint-Bernard, le quinquagénaire avait un énorme problème d’alcool. Sa vie se résumait à un mot : boire. Son logement a viré au taudis; lui, a perdu la raison. Si Marcel a un point de chute à sa sortie de l’hôpital psychiatrique, pour la plupart des patients psychiatriques chroniques, trouver un hébergement ou une institution, "pour après" , relève du casse-tête.

Le docteur Feys, qui préside la conférence des médecins-chefs des hôpitaux psychiatriques de Bruxelles et de Wallonie, confirme : "Il y a toute une série de patients pour lesquels il manque de solutions résidentielles." Une réalité qui risque de s’aggraver avec la réforme de l’organisation des soins de santé mentale actuellement en cours. Ce projet, baptisé "psy 107" (lire ci-contre) prévoit une réorganisation du secteur dans le sens d’une "désinstitutionnalisation". Autrement dit : on veut sortir, autant que possible, les patients des hôpitaux pour les prendre en charge sur leur lieu de vie, notamment via des mises en réseaux des soins et la constitution d’équipes mobiles chargées d’intervenir à domicile.

Simpliste

"Les hôpitaux psychiatriques soutiennent activement cette réforme, assure Jean-Louis Feys. Nous espérons que cette réorganisation pourra effectivement améliorer la qualité des soins et diminuer la durée et la fréquence des hospitalisations." A Saint-Bernard, une équipe mobile est d’ailleurs en train de se constituer; l’hôpital doit pour cela fermer 33 lits T (pour patients chroniques).

Mais le projet "psy 107" comporte aussi des risques, qui sont rarement évoqués, regrette le président de la conférence des médecins-chefs. "On présente trop souvent les choses de manière simpliste : il suffirait que les patients sortent des hôpitaux et soient pris en charge par des équipes mobiles et des centres de réhabilitation pour qu’ils se réinsèrent dans la société !" La réalité est nettement plus complexe et plus nuancée. "Les hôpitaux psychiatriques accueillent de nombreuses personnes avec des psychoses sévères, des problèmes de démence, des graves troubles de comportement avec retard mental associé qui ne pourront jamais bénéficier de cette réforme" , assène le docteur Feys.

Dans un texte rédigé en commun, les médecins-chefs des hôpitaux psychiatriques de Bruxelles et de Wallonie regrettent ainsi que la réforme de l’organisation des soins de santé mentale s’effectue dans une ambiance "antihôpital". "Poser comme un a priori idéologique que tous les patients sont potentiellement capables de vivre en autonomie et de trouver du travail nous semble une position désastreuse : elle risque de faire croire qu’[ ]il est possible d’éradiquer la maladie mentale et que tous les patients doivent être capables de vivre comme tout un chacun" , indiquent-ils.

Une question "niée ou ignorée"

On ne souligne que les aspects négatifs de l’hôpital, reprend le docteur Feys : un lieu décrit comme plus toxique que thérapeutique, où régnerait le pouvoir totalitaire des soignants. Soit une vision passéiste, qui n’intègre pas la transformation fondamentale des hôpitaux psychiatriques au cours des vingt dernières années. "Les services ouverts offrent la même qualité de soins, mais avec plus de temps et d’espace, que les services psychiatriques des hôpitaux généraux. Et nos services chroniques doivent accueillir toute une série de patients refusés partout ailleurs."

Reste la question, "niée ou ignorée", de la destination de ces malades atteints de graves troubles mentaux et pour lesquels il n’existe pas de structure en dehors de l’hôpital. Les maisons de soins psychiatriques (MSP) ? Ces habitats collectifs destinés aux patients chroniques stabilisés ou atteints d’un handicap mental qui sont incapables de vivre seuls débordent. Et les patients n’ont pas tous les moyens de se payer un séjour en MSP.

"La seule possibilité que nous avons est de les orienter, avec l’aide des CPAS, vers des maisons privées, dites pirates, qui ne sont contraintes à aucune inspection et à aucune norme minimale de qualité, si ce n’est l’autorisation des pompiers", déplore le médecin directeur du Centre psychiatrique Saint-Bernard. Officiellement inexistantes, elles poussent comme des champignons depuis deux ans.

(*)Prénom d’emprunt.