Sciences - Santé

"Quand la Fondation Francqui m'a téléphoné, un jeudi, pour m'annoncer que j'avais gagné le prestigieux Prix, j'étais en pleine consultation. Je ne m'y attendais vraiment pas, car il s'agissait de recherche clinique et d'un domaine tabou, lorsque j'ai commencé du moins, nous dit, très enthousiaste, le Pr Steven Laureys, neurologue, qui reçoit ce mardi, des mains du roi Philippe à l'Académie des Sciences à Bruxelles, le prix qui est surnommé le "Nobel belge". Je remercie donc le jury d'avoir fait ce choix qui n'est pas évident. Je suis extrêmement content. Le Prix Francqui, pour un scientifique, c'est la plus haute distinction en Belgique. De plus, ce qui est beau avec le Prix Francqui, c'est qu'il est octroyé à des lauréats "relativement" jeunes, en l'occurrence âgés de moins de 50 ans. Nous sommes donc actifs au niveau professionnel, contrairement au Prix Nobel, par exemple. Cette récompense, c'est super. C'est un travail d'équipe et j'espère que d'autres vont y trouver une sorte d'inspiration".

Si vous deviez expliquer en quelques phrases l'objet de vos recherches à qui n'a jamais entendu parler du Pr Steven Laureys, que diriez-vous?

Je dirais d'abord que c'est un travail d'équipe. Nous essayons d'aider des patients qui ont des blessures au cerveau, qui ont été dans le coma. Il y a, pour nous, un vrai défi qui consiste à savoir s'ils sont, ou non, conscients, alors qu'ils ne peuvent pas communiquer. Savoir dans quelle mesure ils vont récupérer et ce que l'on peut faire pour eux d'un point de vue thérapeutique. En outre, il y a non seulement les conséquences éthiques et sociétales, mais aussi, d'un point de vue scientifique, la question de savoir ce qu'est la conscience. L'expliquer, la comprendre: c'est une des grandes questions qui persiste comme l'origine de la matière. En quelques mots, voilà comment résumer l'immense défi que tente de relever toute l'équipe du Coma science group, Giga, ULg/CHU.

© D.R.

Comment vous est venue cette passion pour la recherche sur le coma et les troubles de la conscience?

Tout d'abord, par frustration. Quand on se trouve face à ses patients, d'un point de vue clinique, que ce soit en soins intensifs ou après, en rééducation, on a cette sorte d'arrogance de se dire qu'ils ne sont pas conscients. Mais comment mesure-t-on cela? Comment faire en clinique lorsque l'on se trouve face à quelqu'un qui a des blessures énormes au cerveau, que l'on dit comateux? Ou après, soi-disant dans un état "végétatif", un terme peu respectueux que je déteste. D'ailleurs, maintenant, on parle plutôt d'un "syndrome d'éveil non répondant". Les patients se réveillent en effet les yeux ouverts mais sont non répondants car il n'y a pas de réponse orientée. Par cette frustration est venu chez moi ce besoin de faire des mesures avec ces nouvelles technologies qui permettent de voir ce qui se passe dans le cerveau. Historiquement avec le PET scan qui utilise la radioactivité, maintenant avec l'IRM, des mesures de l'électricité créées par le cerveau... Nous allons donc confronter et combiner tous ces différents tests pour essayer de réduire l'incertitude sur le diagnostic et le pronostic. Et ainsi essayer d'aider ces patients. Je pense que la faute historique a été de considérer que la conscience, c'était tout ou rien. En réalité, c'est 50 nuances de gris.

Qu'est-ce que vos recherches ont d'ores et déjà permis de découvrir?

Nous avons découvert que pas moins de 40 % des patients se trouvant après un coma dit "végétatif" sont en réalité conscients, même si, pour certains à un degré minimal. Si elles sont incapables de répondre, ces personnes continuent néanmoins à ressentir des émotions et à souffrir. Notre équipe a aussi identifié dans le cerveau humain, non pas un, mais deux réseaux de conscience. Il existe en effet un réseau externe de la conscience, celle de l'environnement, tout ce que l'on entend, qui passe par nos sens, mais aussi un réseau interne. Une autre partie de la conscience passe par le monde intérieur; cette petite voix qui vous parle et qui dépend d'un réseau intérieur. Cette connaissance, nous allons la traduire vers nos hôpitaux pour essayer d'avancer dans ce domaine fascinant et qui a de nombreuses facettes.

Au début des années 90, vous avez qualifié de "comateuse", la recherche sur le coma. Qu'en est-il aujourd'hui?

Je pense en effet que ces patients dans le coma étaient négligés par la société et la médecine. Grâce à ces travaux, nous avons pu un peu réanimer cette recherche. On voit que les livres de médecine ont été réécrits et qu'il y a maintenant beaucoup plus d'intérêt pour cette problématique.

Et maintenant, que rêvez-vous de découvrir?

En recherche, on ne sait pas ce que l'on va trouver. Et c'est aussi cela, la beauté de la recherche. Je ne sais pas ce que le futur nous réserve, et c'est très bien comme ça. Cela dit, nous rêvons de comprendre comment la matière devient pensées, émotions, perceptions, c'est-à-dire finalement comprendre la conscience. Mais là, je crains qu'il y ait encore quelques Prix Nobel devant nous… Même si c'est à cela que l'on essaie de travailler tous les jours. Pour l'instant, nous avons 22 doctorants qui se consacrent à cette recherche. La science n'a pas cette ambition de répondre à tout mais d'y aller étape par étape. Et quand on trouve quelque chose, il y a encore plus de questions qui se posent. Je ne sais pas aujourd'hui ce qui va se présenter dans 5 ans, dans 10 ans… On dépend aussi en grande partie des technologies.

Combiner recherche, expertises scientifique et clinique, c'est important pour vous?

Oui, c'est un défi. C'est difficile car les hôpitaux ont beaucoup de pression financière. Et il est triste de constater que cela n'est pas apprécié à sa juste valeur. Combiner expertises scientifique et clinique est essentiel car je suis persuadé que l'on est meilleur médecin quand on mène aussi une réflexion scientifique et vice et versa, on se pose les bonnes questions quand on voit aussi des patients.

En tant que scientifique, vous estimez aussi avoir un rôle social à jouer. Quelle est votre vision du scientifique?

Il faut que les scientifiques quittent leur tour d'ivoire pour rejoindre l'hôpital; c'est là également que doivent se trouver les laboratoires de recherche. Je suis aussi un peu attristé que dans tous les médias, la section "sciences" reçoive beaucoup, beaucoup trop peu d'attention. Pour moi, écouter ou lire un confrère en astrophysique, un climatologue, c'est incroyablement fascinant. Il faudrait aussi que les politiciens écoutent davantage les chercheurs. Il est regrettable de voir que quelqu'un qui cherche des solutions pour contrer le réchauffement climatique ou guérir des maladies reçoive très peu d'appréciation pour l'importance de son travail. J'ai plusieurs ingénieurs, informaticiens ou mathématiciens dans l'équipe, mais j'ai du mal à les retenir car ils gagnent plus s'ils vont travailler dans des banques. D'un point de vue éthique, cela peut être questionnable.

Avez-vous un message à adresser aux politiciens?

Oui. Je passe trop de temps à faire de l'administration, à écrire des projets, à faire de la paperasserie. Et c'est dommage. J'aimerais avoir plus de temps pour vraiment faire de la recherche et être pleinement efficace. Ici, j'ai un peu l'impression de rouler avec le frein à main. Tout financement en Belgique et en Europe est basé sur des projets qu'il faut écrire avec des hypothèses où l'on fait semblant de savoir exactement ce que l'on va trouver. Or, ce n'est pas toute la recherche. Les grandes découvertes ne sont pas planifiées d'avance. Et donc, il faut permettre aux équipes de travailler davantage, prévoir des financements et leur faire confiance pour pouvoir avancer.

Vous arrive-t-il de penser au Prix Nobel?

Evidemment. Je crois que chaque chercheur qui est passionné pense à cette récompense ultime. Depuis que je suis tout petit, je rêve de cela. Mais c'est extrêmement compliqué même s'il est important de garder ce rêve. Il ne faut pas non plus que cela devienne une obsession, car on fait quelque chose où l'on contrôle finalement très peu de variables.

Votre cerveau est-il en permanence en ébullition?

Je pense que la science est quand même créativité. Faire une découverte nécessite vraiment une pensée créative. Je trouve que je fais le plus beau métier du monde.

Quelles sont vos principales qualités?

(Rires) Il faudrait demander à mes collaborateurs… Quand on a une bonne équipe, il faut pouvoir la motiver, lui faire confiance, lui donner la liberté de chercher, ce qui est d'ailleurs le slogan du FNRS. J'essaie de faire en sorte que tous se sentent bien, qu'ils aient un bon environnement de travail. Je m'efforce d'être inspirant. Je suis resté, comme un enfant, curieux. Je fais en sorte de me remettre continuellement en question. Il faut aussi avoir un certain courage, de la persévérance. Cela ne tombe pas du ciel. Il n'y a pas d'universitaire dans ma famille et je suis fier que ce que l'on a construit au sein de l'équipe, on l'a construit et ce n'est pas quelque chose que l'on a reçu en cadeau.

Et vos défauts?

(Re-ries) Il faudrait à nouveau demander à l'équipe… Parfois, j'ai tellement d'idées que cela part un peu dans tous les sens. Je suis sans doute aussi un peu trop impatient. Et j'ai parfois des difficultés à trouver l'équilibre entre la vie professionnelle et privée, familiale, sociale. Je suis malheureusement nul en musique, et c'est un regret.

Avez-vous encore du temps pour d'autres passions?

Ma plus grande passion, c'est mon travail, ce qui est formidable parce que je peux être au jardin, à la plage et travailler tout en réfléchissant à un problème. Mais du coup, le risque est de ne pas être assez présent. J'essaie d'un peu dessiner et peindre, mais je ne prends pas assez de temps pour le faire. Par contre, je pratique la course, parce que je suis convaincu que le sport est bénéfique pour la santé physique et mental; ainsi que la méditation. J'ai déjà écrit un livre, "Un si brillant cerveau. Les états limites de la conscience". Et un deuxième ouvrage est en cours d'écriture. Avec tout cela, il ne reste plus beaucoup de temps pour d'autres loisirs.


A propos du Prix Francqui et du lauréat 2017, le Pr Steven Laureys


Le Prix Francqui doit son surnom de "Prix Nobel belge" à sa riche histoire et à son caractère international. La Fondation Francqui a été créée en 1932 par le diplomate belge Emile Francqui et l’ancien Président des USA Herbert Hoover. Tous deux ont investi après la Première Guerre mondiale dans différentes organisations scientifiques, afin de stimuler la recherche scientifique en Belgique. Aujourd’hui, le Conseil d’Administration multidisciplinaire de la Fondation est présidé par l’ancien Président du Conseil européen Herman Van Rompuy ; son Administrateur Délégué est le Professeur Pierre Van Moerbeke, lui-même un ancien lauréat du Prix Francqui.

Chaque année, la Fondation Francqui attribue un montant de 250 000 euros à un scientifique issu, successivement, du domaine des Sciences exactes, des Sciences humaines et des Sciences biologiques et médicales. Plusieurs lauréats du Prix Francqui ont ensuite été récompensés par des prix internationaux, parfois même par un Prix Nobel. Ainsi, le lauréat du Prix Nobel en physique François Englert avait reçu ce prix prestigieux pour le domaine des Sciences exactes en 1982.

Dédié cette année aux Sciences biologiques et médicales, le Prix Francqui 2017 a donc été décerné au Pr Steven Laureys, professeur de neurologie à l'Université de Liège.La remise officielle a lieu ce mardi 13 juin au Palais des Académies. Le Pr Laureys est à la tête du Coma Science Group, un groupe transdisciplinaire reconnu mondialement dans le domaine de la recherche sur le coma et les troubles de la conscience. Composé d'experts internationaux de renom, le jury a décerné le prix à ce chercheur et médecin pour ses recherches innovantes sur le diagnostic, le pronostic et le traitement des lésions cérébrales et des troubles de la conscience. "Ses découvertes ont également influencé notre réflexion sur les aspects éthiques et juridiques du débat sur l'euthanasie et le traitement en phase chronique", a souligné la Fondation Francqui.

Tout au long de sa carrière, le Professeur Laureys a combiné expertise clinique et scientifique : en tant que professeur clinique au département de neurologie de la clinique universitaire du Sart Tilman à Liège, et en tant que chercheur du Fonds francophone de la Recherche Scientifique (FRS-FNRS) lié au centre de recherche « GIGA Consciousness » de l’Université de Liège.

Bio express

Rien, a priori, ne prédisposait Steven Laureys, né à Louvain le 24 décembre 1968, à cette flamboyante carrière scientifique. Un papa garagiste, une maman vendeuse de vêtements pour enfants, le petit Steven grandit à Hoeillart. Fasciné par les questions existentielles – D’où vient la matière ? Comment devient-elle vivante ? Et – surtout, comment peut-elle avoir une conscience -, il rêve de devenir médecin. C’est à la VUB qu’il entamera, en 1986, ses études de médecine et ensuite sa formation en neurologie. Après un stage en Afrique du Sud et un passage à l’université de Cambridge, il entame à l’ULg un doctorat au cours duquel il jettera les bases de sa recherche ultérieure sur les patients dans le coma.

Depuis 2008, le Pr Laureys travaille en tant que professeur clinique lié au service de neurologie du CHU du Sart-Tilman. De plus, en tant que directeur de recherche du Fonds de la recherche scientifique de la Communauté française (FRS-FNRS), il est rattaché au Centre de recherche GIGA de l’ULg. En 2006, il fonde le Coma Science Group, un groupe international et transdisciplinaire qui compte une trentaine de membres et tente d’améliorer le traitement médical et la connaissance des troubles de la conscience tels que le coma, l’état végétatif rebaptisé par le Pr Laureys “syndrome d’éveil non-répondant”.

Steven Laureys est marié à la neuropsychologue canadienne Vanessa Charland-Verville qui, comme lui travaille au CHU de Liège et est membre du Coma Science Group. Ils attendent ensemble bientôt un petit garçon qui rejoindra ses trois grands frères et soeur, Clara (18 ans), Hugo (16 ans) et Matias (12 ans).