Sciences - Santé

Orthanc ? Les fans du "Seigneur des anneaux" se souviendront peut-être que c’est le nom donné à la tour du sorcier Saroumane… Alors, certes, Sébastien Jodogne, passionné par le récit et l’univers de Tolkien, s’en est inspiré quand il a fallu donner un nom à son… logiciel d’imagerie médicale (IRM, PET-scans, etc.). Orthanc est en est effet le nom d’un logiciel informatique destiné au milieu hospitalier. Un logiciel libre, "open source", pour être précis.

Si on en parle, c’est que ce docteur en informatique de l’Université de Liège et chercheur au Département de physique médicale du Centre hospitalier universitaire de Liège (CHU) s’est vu attribuer, ce week-end à Boston (Etats-Unis), la plus prestigieuse distinction mondiale au niveau du développement des logiciels libres. Cet "award" lui a été décerné par la Free Software Foundation du célèbre Massachusetts Institute of Technology (MIT). Cette récompense est attribuée chaque année à une personne ayant apporté "une contribution majeure au progrès et au développement des logiciels libres".

Jean-Claude Marcourt, ministre ayant la Recherche et l’Innovation dans ses compétences ministérielles, a été l’un des premiers à se réjouir de "l’incroyable travail réalisé (par Sébastien Jodogne) au niveau de la transmission des images médicales et de sa contribution au développement des logiciels libres".

Avant de rejoindre le CHU de Liège, en novembre 2011, Sébastien Jodogne avait travaillé au sein d’entreprises spécialisées dans l’image et le développement d’applications informatiques (Jomago, EVS, Euresys).

Sans entrer dans les détails, le logiciel libre Orthanc - c’est-à-dire d’accès gratuit - améliore et automatise les flux d’imageries médicales entre les départements d’un même hôpital, mais aussi entre centres hospitaliers, et permet donc de passer outre les obstacles liés à l’interopérabilité de logiciels le plus souvent "propriétaires".



Un logiciel libre, "un bon choix"

Le programme de Sébastien Jodogne a déjà été téléchargé plus de 9.000 fois. Nos confrères de la "Dernière Heure" l'ont interviewé.

Que représente ce prix dans le domaine du free software ?

"Il s’agit de la plus haute distinction en matière de logiciel libre, à l’échelle mondiale. Il récompense annuellement une personne pour ses travaux sur le logiciel libre."

Vous êtes évidemment ému…

"Ce prix me conforte dans le fait que j’ai fait le bon choix pour Orthanc, à savoir le rendre disponible librement à tous les hôpitaux, au bénéfice du système de santé et du patient. Plus généralement, je suis convaincu que le logiciel libre est l’outil qui permettra de réconcilier technologie et humanisme. On craint souvent que l’évolution technologique va déshumaniser les traitements médicaux, et va réduire les patients à de simples objets. Mais je pense que l’essor continu du logiciel libre dans nos sociétés est une superbe opportunité pour que les patients reprennent contrôle de leur santé, sans être sous le contrôle d’entreprises géantes et américaines."

Pourriez-vous expliquer ce qu’est un logiciel libre pour les non-spécialistes ?

"Pour simplifier, il s’agit d’un logiciel que tout citoyen, toute association, toute entreprise ou tout pouvoir public peut télécharger et utiliser légalement et librement."

Quelle est la fonction d’Orthanc, son potentiel ?

"Je décris souvent Orthanc en prenant une image de plomberie. Dans un hôpital, il y a un important nombre de tuyaux qui relient ses dispositifs d’imagerie. Orthanc agit comme un vase d’expansion dans ces plomberies, qui permet de voir ce qui passe dans ces tuyaux, de ponctionner des images dans ces tuyaux, ou encore de les réinjecter automatiquement dans d’autres tuyaux."

Le logiciel libre, c’est un concept que vous défendez ?

"Le logiciel libre est un formidable outil. Tout d’abord, parce qu’il est utilisable gratuitement par tout particulier. Il contribue ainsi à réduire la fracture numérique. Ensuite, le logiciel libre est au cœur de notre économie numérique. En 2012, une étude a évalué le chiffre d’affaires de l’industrie du logiciel libre en France à 2,5 milliards d’euros, soit 6 % de l’industrie des logiciels et services informatiques."

Déjà 9.000 téléchargements pour Orthanc, c’est beaucoup ?

"Pour un domaine de niche comme l’imagerie médicale, oui, cela représente un succès considérable. L’imagerie médicale est en effet dominée par un petit nombre de gros acteurs (Philips, Siemens et GE) et les hôpitaux ont accès à peu de développeurs informatiques pour automatiser leurs flux d’imagerie : ce nombre de téléchargement témoigne d’un réel besoin sociétal. Par ailleurs, une communauté mondiale s’est rassemblée autour d’Orthanc. Ce logiciel est utilisé partout sur la planète, des États-Unis à l’Inde, en passant par le Brésil et la Russie. Voici deux semaines, j’ai par exemple appris qu’Orthanc était utilisé dans un hôpital de Malaisie pour afficher les images de patients lors de consultations médicales multidisciplinaires… le tout, bien entendu, au bénéfice du patient !"