Sciences - Santé

Que font un Israélien, un Palestinien, un Egyptien, un Iranien, un Chypriote, un Jordanien, un Bahreïnien, un Turc et un Pakistanais réunis dans une pièce en Jordanie? Ils se battent et s’insultent ? Non, ils discutent de science. Cette scène a l’air d’être issue d’un "monde parallèle", comme dit celui qui en est à l’origine. Mais elle appartient bien à la réalité. Sesame, un accélérateur de particules construit à Allan (Jordanie), est le fruit de la collaboration de ces neuf pays du Moyen-Orient, pourtant davantage habitués au conflit qu’à œuvrer de concert. L’anneau de 133 mètres où les électrons circulent à une vitesse proche de la lumière vient d’entrer en fonctionnement et sera inauguré le 16 mai. Nous avons rencontré le "père" de cet incroyable projet scientifique et humain, le physicien israélien Eliezer Rabinovici, de passage à Bruxelles.

Quelle est l’origine de ce projet ?

Je suis né à Jérusalem, il y a 70 ans. On m’a dit que quand j’étais enfant, une balle jordanienne est entrée dans ma chambre. Elle est rentrée par la fenêtre mais comme elle venait de 2 km de là, elle était très ralentie par la distance. Ma mère l’a retrouvée le lendemain matin sous mon lit ! J’ai vécu beaucoup de guerres, mais on m’a toujours éduqué avec ce principe : tu dois rechercher la paix et contribuer à ton environnement immédiat et à la société. C’est mon éducation ! Vivant dans cette région, j’ai toujours eu ce rêve : trouver un lieu où Arabes et Israéliens, peu importe les cicatrices, les blessures qu’ils portent - j’ai perdu des amis et de la famille dans la guerre, c’est dur, pour moi, pour les autres ! -, peuvent se réunir et faire quelque chose ensemble, pour le bien de l’humanité. Mais aussi pour nous, et que nous en tirions tous quelque chose.

Pourquoi miser sur la science ?

Depuis le départ, le projet avait deux buts : faire de la science et créer le dialogue. Le but est d’utiliser la science comme passerelle pour une meilleure compréhension, une meilleure entente. Je ne dis pas "passerelle vers la paix", car je pense que "paix" est l’un des mots les plus abusivement utilisés. Surtout quand les gens utilisent l’expression "paix juste et durable". Vous pouvez faire beaucoup de guerres pour avoir la paix que vous souhaitez ! Je pense que la première pierre est la compréhension, l’entente. Dans notre région, c’est une chose cruciale. Pourquoi la science ? Le grand avantage, c’est que quand les scientifiques se rencontrent, ils ont un seul langage. Alors que quand, disons, des experts en religion - un musulman, un chrétien et un juif - se rencontrent, ils vont passer le gros de leur temps à trouver un langage commun, et je ne suis pas sûr qu’ils y réussiront ! Dans notre cas, il n’y a pas débat à propos du langage. Ce sont les lois de la nature, que nous acceptons tous. De ce fait-là, nous avons un meilleur point de départ, car nous avons un langage commun. Et un intérêt commun : comprendre la nature. En plus, la physique, la biologie, la chimie demandent beaucoup d’argent, donc des collaborations. Collaborer n’est pas une nouvelle chose pour nous, les scientifiques.