Sciences - Santé

REPORTAGE

On l'appelle «Espace Arthur». Parce que c'est le prénom d'un pédopsychiatre marseillais ayant défini le premier les pathologies de l'adolescence. Parce que c'est, aussi, le prénom du poète Rimbaud décédé à Marseille. Dans ce service de l'hôpital de La Timone, à Marseille, on n'accueille que des adolescents. Aux chambres aseptisées de couleurs froides, on préfère des murs colorés. Et aux blouses, on préfère l'habit de tous les jours.

MÉDECINE HORS NORME

A la tête de ce service: le professeur Rufo. Eminent pédopsychiatre de renommée internationale, Marcel Rufo est bien connu pour ces expériences «hors normes». A La Timone, les chirurgiens simulent les opérations que vont subir les enfants sur des peluches. Avec de vrais bistouris et aiguilles, voici une manière, pour les plus petits, de se décharger de leurs angoisses.

Pour les plus grands, les adolescents de 11 à 19 ans, l'Espace Arthur est un concept unique en France. Ouvert depuis mai 1999, ce service accueille une petite vingtaine d'adolescents souffrant de pathologies courantes chez les jeunes: tentatives de suicide, anorexies, phobies scolaires, dépression ou crise identitaire. Parmi la quinzaine de services réservés aux adolescents dans les hôpitaux de France, celui de La Timone fait office de figure de proue. Avec des séances de cinéma, un équipement musical, une salle de sport, une médiathèque ou des conseils de coiffeurs et esthéticiennes, tout est fait pour allier «soins culturels et médicaux».

Entre autres soins, des séances de «modothérapie». L'expérience, unique, veut faire du vêtement un outil thérapeutique en installant une «vêtothèque» pleine de tenues de créateurs. Les adolescents peuvent aller y piocher et emprunter, pour la durée de leur séjour, les modèles qui leur plaisent. Un projet né de la rencontre de Marcel Rufo avec Maryline Bellieud-Vigouroux, directrice de l'Institut Mode Méditerranée à Marseille.

DU FUTILE A L'UTILE

Pas facile pourtant de faire ce premier pas vers le vêtement quand, à 15 ans, on pèse 35 kilos. Tout le problème de ces ados passe par l'estime de soi. Maryline Bellieud-Vigouroux raconte que «même les anorexiques qui ne supportent pas de croiser leur regard prennent enfin plaisir à se plaire. Quand elles flottent dans une taille XS, elles réalisent qu'elles ne sont pas grosses. Et la deuxième peau qu'est le vêtement réconcilie avec la première.»

Le service, médiatisé, a apporté une autre épreuve aux patients: celle des séances photos. «Les maladies dont souffrent ces ados restent des maladies tabous qui renvoient au malaise et à la responsabilité familiale. Ce sont des maladies marginalisées. A travers la mode, les malades sont devenus des héros. Photographiés et face au miroir, ils sont l'objet d'un regard. Tout change, ils deviennent des stars et s'aiment», commente Maryline Vigouroux. «Même si je ne suis pas médecin, ce projet est le plus gratifiant depuis la création de l'Institut de la Mode. J'ai pu voir combien le vêtement et les autres soins culturels pouvaient être sources de plaisir. Comme un rayon de soleil sur la peau décharnée d'une anorexique.»

UNE VÉTOTHEQUE BELGE?

Chaque saison, 300 vêtements de créateurs sont ainsi mis à disposition des adolescents de l'Espace Arthur. Des créateurs marseillais pour la plupart, parmi lesquels Manon Martin ou Benoît Missolin, achetés à prix de gros avec l'aide de mécènes (voir encadré). Le style est celui de l'époque - pantalons baggy et silhouettes streetwear- avec toutes les précautions du médical: certains vêtements sont sur mesure, ou dans des tailles enfants, selon la silhouette des ados.

Même si l'équipe médicale prend conscience de la valeur ajoutée de la mode, les infirmiers qui ont choisi ce service très lourd ne sont pas forcément réceptifs à ces innovations. La «modothérapie» n'est qu'un soin parmi d'autres dans ce service, et le vêtement est - au moins- «un moment festif, un exutoire»

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Maryline Bellieud-Vigouroux ne peut cacher son enthousiasme dans un projet qu'elle suit activement depuis sa création: «L'Espace Arthur a beaucoup plus à Madame Chirac. Une unité du même style qu'Arthur devrait voir le jour fin 2002 à l'hôpital Cochin, à Paris. Ce genre de projet a l'avantage de ne pas nécessiter d'énormes moyens financiers. Je serai d'ailleurs ravie de guider la Princesse Mathilde pour qu'une telle entreprise puisse naître en Belgique.»

© La Libre Belgique 2001