Agrippine, ton univers sans pitié

Nicolas Blanmont Publié le - Mis à jour le

Rome façon Dallas : un Haendel d’anthologie à l’Opéra flamand.

On y avait déjà apprécié son "Giasone", et son "Viaggio a Reims" avait fait rire aux éclats. Mariame Clément est de retour à l’Opéra flamand avec une production d’"Agrippina" qui fera date. Rarement en effet, on réussit à concilier aussi talentueusement modernité de la mise en scène et respect du texte et de la musique, mais aussi rire et intelligence.

Or, donc, il y a bien Agrippine (Ann Hallenberg, extraordinaire tant vocalement que par ses talents de comédienne) qui intrigue tous azimuts pour asseoir sur le trône son fils Néron, adolescent mal dans sa peau, craignant sa mère au point de se ronger le pouce dès qu’elle s’approche (Renata Pokupic, excellente). Mais la première porte tailleurs stricts de business woman et chapeaux dignes de la Queen elle-même, tandis que le second est en pantalon à carreau et débardeur jacquard. L’action se passe dans les années 80, les années du fric et du paraître, et Rome est un univers impitoyable sur fond de puits de pétrole, gratte-ciels, palmiers et limousines, dans des chambres aux draps de satin, des salons décorés kitsch ou un club de tennis où pend la photo de Bjorn Borg.

Whisky ou vodka orange, on boit autant qu’on se trompe. La pin-up Poppée (la très virtuose Ellena Tsallagova, un peu mécanique dans ses vocalises en début de soirée mais qui va s’améliorant ensuite) et le très viril Othon (fantastique Kristina Hammarström) fument au lit. Claude, l’Empereur en titre (Umberto Chiummo, plus vrai que nature physiquement mais un peu court dans le grave et parfois incertain dans l’aigu) porte les mêmes Stetson que J.R. et Bobby, et se parfume au Kouros d’YSL, parfum emblématique des eighties. Mention spéciale aussi pour le grand Pallante de Joao Fernandez qui, avec le minuscule Narciso de José Lemos, forme un duo comique de "sidekicks" digne des meilleures séries comiques américaines.

Transposition quasi contemporaine, donc, avec un sens du détail passionné jusque dans les accessoires, décors et costumes (Julia Hansen), et un rythme constant donné par un double niveau de lecture. Sur la scène, en trois dimensions, les chanteurs de chair et d’os qui évoluent dans des éléments de décors poussés puis écartés à vue par une équipe de machinistes (voire de figurants) parfaitement rôdée. Et au-dessus, sur des écrans vidéo, les génériques (début et fin) mais aussi et surtout une série d’images (signées FettFilm) qui viennent contextualiser les lieux ou souligner la psychologie de tel ou tel personnage : calme et illustratif au début puis, peu à peu, de plus en plus cru voire gore, jusqu’à évoquer le sort tragique de tous les personnages après la chute du rideau.

La soirée est longue (quatre heures trente, deux entractes compris) et intense, mais on ne s’ennuie pas un instant tant l’exercice est cohérent, brillant et surtout d’une vérité théâtrale sans faille. Même si on ne comprend ni l’italien du livret ni le néerlandais des surtitres, l’action est d’une lumineuse clarté. Dans la fosse, Paul McCreesh prouve que l’on peut respecter le style baroque même avec les instruments "modernes" d’un orchestre traditionnel, augmentés il est vrai de flûtes à bec baroques (dont Patrick Denecker) et d’un excellent continuo qui, après quelques légers désordres au premier acte, remplit parfaitement son office. Tout au plus faudrait-il baisser encore le volume çà et là.

Gand, Vlaamse Opera, jusqu’au 6 novembre; www.vlaamseopera.be

Publicité clickBoxBanner