Portrait

Un abat-jour à franges, un trophée sportif, une cage à chat, un fauteuil à fleurs, des boîtes à biscuits pas toutes neuves et, au milieu de ce décor rétro et désuet, un jeune homme en costume. Qu’on ne s’y trompe pas, Antoine Hénaut n’est pas un chanteur de charme pour mamies. Simplement, là, début septembre, à l’heure de promouvoir son premier album "36 000", l’artiste belge est à l’affiche des 75 ans des Petits Riens à Bruxelles. Il en a donc profité pour se composer un salon éphémère, dans un coin calme de l’énorme magasin de seconde main. "J’aime ce qui est baroque, les vieilles choses qui ont une âme, j’adore faire les brocantes", confie-t-il. Pour autant, son vrai chez-lui est bien moins encombré d’objets vintage, par manque de place. "Je vis avec ma compagne dans une petite pièce cuisine-salle à manger-salon avec, à l’étage, juste une chambre et une salle de bain", raconte-t-il. On l’imagine encaqué dans un studio de la capitale. Tout faux. "C’est une petite maison avec un très grand jardin, à l’orée du bois", précise Hénaut le Hennuyer. "A Honnelles, où j’ai toujours vécu. A la campagne." La ville ne l’a "jamais attiré". Il se rend rarement à des concerts. C’est dit : il est plus homme des bois qu’homme de boîtes de nuit, ce grand gaillard de 26 ans un peu timide et décalé.

Sa voix évoque immanquablement celle de Mickaël Furnon alias Mickey 3D, parfois celle de Thomas Fersen - qui sont, en fait, deux de ses maîtres. Portés par des arrangements plutôt guillerets, ses textes en disent long sur lui-même, admet-il. Le grand indécis ("Dilemme"), maître de la procrastination ("36 000"). Le jeune adulte redoutant le chemin tout tracé ("Inévitable"). Le type grinçant ("Putain qu’est-ce que je me sens quelqu’un/Quand je vois la personne que tu deviens"). Ou le chanteur-humoriste titillant l’esprit mal tourné de l’auditeur avec sa chanson "J’ai pas la trouille" - qui fait toujours mouche en concert.

La scène, Antoine Hénaut connaît. Il est enfant quand son père crée l’école de cirque de Honnelles. Le jeune Antoine se frotte à "la jonglerie, l’acrobatie, l’équilibre, le théâtre un peu de tout, mais jamais rien à fond", se souvient-il. "On partait en stage en Auvergne : on se produisait dans les marchés. Au départ, on mettait des CD pour accompagner les numéros; on a fini par créer un petit orchestre. C’est là que j’ai approfondi la guitare et que j’ai commencé à mettre des textes sur quelques accords." Antoine Hénaut est alors ado. Pas très scolaire, il ne termine pas ses études secondaires, mais se forme au métier de régisseur plateau, qui le plonge dans le milieu du théâtre. "La musique était toujours là, je chantais, par hobby (dans les cafés notamment), mais je n’imaginais pas qu’un jour quelqu’un s’intéresse vraiment à ce que je faisais", indique l’artiste. Un jour, un jeune guitariste, Max Giordano, propose de l’accompagner. De là, de fil en aiguille, de contacts en rencontres (avec le groupe Suarez en particulier), Antoine Hénaut sera signé sur le label 30 Février.

Si la rue ne fait pas peur à cet artiste, il se produit aussi bien dans les salons de particuliers. "On avait organisé un concours : les gens devaient m’envoyer une lettre indiquant en quoi ils étaient ‘quelqu’un de bien’ (titre de son premier single et EP, NdlR). On jouait chez eux gratuitement, et ensuite on mangeait ensemble, on discutait. On a aussi joué dans un hôpital psychiatrique, des kots-à-projet "

Antoine Hénaut n’est pas ce qu’on pourrait appeler un orfèvre de la langue française. Il a toutefois cette manière parfois étonnante de jongler avec les mots ("Est-ce que les narrateurs se la racontent ?/Est-ce que les minutes se secondent ?"). Et plus encore avec les situations ("Est-ce que le psy s’écoute/Quand il déprime ? [ ]/Est-ce que parfois nos rêves/Vivent un cauchemar ?"). Dans le morceau "J’en mène pas long", il chante "Je vais t’écrire, je vais te lire [ ]/ Je te présenterai à mes amis/Ils me diront si je t’ai bien choisie". Antoine Hénaut inaugure là un nouveau genre : la "chanson (d’amour) à une chanson (pas encore écrite)".

Et s’il n’était pas chanteur ? "Je me lancerais dans la maçonnerie, un truc manuel. J’ai envie d’apprendre tout ça, peut-être construire ma maison. J’aime bien, de temps en temps, couper les ponts avec la chanson et remettre les pieds sur terre."

"J’adore les petits riens qui font les grands moments, confie encore l’artiste, dans ce décor de circonstance. Les matches de foot de communion, comme j’appelle ça, les jonquilles, la chasse aux marrons... Par contre, je n’aime pas ce qui est trop préparé, planifié", avoue-t-il. Il va falloir qu’il s’y fasse : il a déjà une quinzaine de concerts programmés.

"36 000", un CD 30 Février/Pias. En concert le 25/10 au Bota, ensuite en tournée en Wallonie. www.nadabooking.be