Du noir épais de la couverture se détachent le titre "Katz" et le dessin de deux chats, serrés l’un contre l’autre, sous une croix gammée, ornée d’une tête d’Hitler stylisée et féline. La référence à "Maus", le grand œuvre du New-Yorkais Art Spiegelman, est explicite.

Publié en deux tomes, l’un en 1986, l’autre en 1992, puis en intégrale, "Maus" est un ouvrage qui a fait date, tant en raison de son sujet que du traitement graphique et narratif de celui-ci. En racontant les souvenirs de son père, survivant d’Auschwitz, et en choisissant de représenter les Juifs en souris, aux griffes des chats nazis, Spiegelman a raconté la Shoah comme personne avant lui. Et prouvé que la bande dessinée pouvait aborder, avec son langage propre, des thèmes graves et produire des œuvres puissantes. "Maus" a fait l’objet de quantité d’exégèses et reçu de multiples récompenses, dont deux prix à Angoulême et le prestigieux Pulitzer.

"Katz" est une reproduction à l’identique de "Maus", dont il reproduit in extenso , les pages scannées. A cette notable différence que Juifs, nazis, Polonais et autres, y ont désormais tous des visages de chats, dessinés par l’auteur et (aléatoirement) apposées, par Photoshop, sur tous les personnages.

Le détournement est une pratique répandue en bande dessinée. "Il y a des précédents à trouver du côté de "Tintin en Suisse", parodie pornographique du trublion Jan Bucquoy, rappelle Didier Pasamonik, rédacteur en chef du site "Actua BD" et bédéologue averti. "C’était subversif par rapport au propos, Tintin étant l’exemple-même du héros bien-pensant. C’était aussi une façon de provoquer des ayant droit très pointilleux." Mais si rouler Tintin dans la luxure ne va pas beaucoup plus loin que la divertissante provocation, détourner "Maus", équivaut à ouvrir un débat autrement plus large.

L’auteur du livre étant anonyme, de même que l’éditeur (même si le code-barres du livre permet de l’identifier), l’éditeur bruxellois La Cinquième couche (5C) fait office de porte-parole. Au récent festival d’Angoulême (présidé cette année par Art Spiegelman), c’est d’ailleurs sur son stand que "Katz" était disposé de telle sorte qu’il soit impossible de passer à côté. "Ce n’est pas un camouflet infligé à Spiegelman, ni une attaque contre ‘Maus’, qui est un authentique chef-d’œuvre, mais un acte libertaire", précise d’emblée Xavier Löwenthal, auteur et éditeur à la 5C. "C’est une vieille tradition d’utiliser le patrimoine artistique pour produire de nouvelles œuvres. Ici, l’idée est de détourner une œuvre en opérant une seule modification, pertinente, appliquée systématiquement".

L’altération de la forme se double d’une réflexion de fond, poursuit Xavier Löwenthal. "Cela permet de corriger ce qu’on peut considérer comme une erreur, involontairement raciste, dans l’œuvre originale. Spiegelman représente les Juifs en souris, les Allemands en chats et les Polonais en cochon, mais la vérité historique est qu’ils étaient tous de la même espèce." Cette convention graphique avait d’ailleurs suscité la polémique en Pologne - dans "Maus", les Polonais ont des faces de cochon - lors de la sortie du livre. "Spiegelman s’était défendu en disant qu’il s’agissait de masques, mais en fait, il est le seul, dans la bande dessinée, à en porter un", rappelle Xavier Löwenthal. "Ce n’est pas parce que ‘Maus’ est une œuvre fantastique qu’elle n’est pas critiquable", estime de son côté Didier Pasamonik. Et d’épingler que Spiegelman, "issu de l’underground, a lui-même commis des détournements".

Nous revient que l’auteur de "Katz" a informé Spiegelman de son intention. Celui-ci aurait marqué son accord, à condition que le détournement se limite à quelques pages, présentées dans un ouvrage collectif et/ou une galerie d’art. On sait ce qu’il en est advenu.

Contacté par "La Libre", Patrice Hoffman, directeur éditorial de Flammarion, qui publie la version française de "Maus", n’était pas au courant de l’existence de "Katz". " N’ayant pas vu l’ouvrage, je n’ai pas toutes les données en main. Chacun a naturellement le droit d’émettre un commentaire, même sous forme artistique, sur une œuvre." Il prévient néanmoins : "S’il apparaît que l’auteur de ‘Katz’ a photocopié les planches et a changé les visages, ça s’apparente à une contrefaçon, il y aurait juridiquement un problème. Nous souhaitons d’abord en savoir plus. Et je suis sûr que l’agent d’Art Spiegelman aussi."

Si l’auteur est conscient qu’il risque d’être poursuivi, William Henne, de la 5C, précise que "Katz", tiré à 1 000 exemplaires, " ne fait aucun bénéfice et n’est en rien une opération commerciale. Ceux d’Angoulême ont été épuisés, nous en avons envoyé au diffuseur pour qu’il sorte en avril, mais il ne sera pas réimprimé" .

Première phase d’un projet plus vaste, "Katz" sera en revanche disponible sur une plate-forme Internet intitulée Dust - référence au Cloud informatique. "Ce sera une plateforme de souscription (de PDF ou de livres papier ) d’œuvres détournées ou de création originale, vendues de particulier à particulier" , explique Xavier Löwenthal. Une façon "de contourner les règlements qui régissent la propriété intellectuelle, qui réduisent le champ de la création de l’édition" , complète Xavier Löwenthal.

De l’avis de Didier Pasamonik, "c’est là que la démarche ‘Katz’, apporte quelque chose de neuf".