Architecture

On se gausse, encore aujourd’hui, de la stupidité insigne qui avait conduit à détruire la Maison du Peuple d’Horta. Depuis, l’Art nouveau à Bruxelles est très heureusement protégé et magnifié. Mais il ne faudrait pas oublier que l’architecture a continué à innover et qu’après l’Art déco, il y eut une riche période moderniste, utopiste, souvent socialiste, qui a laissé des traces marquantes dans le paysage bruxellois. Et cette architecture mérite d’être protégée comme le fut l’Art nouveau.

C’est le message de l’exposition qui s’est ouverte à l’Atomium autour de la dynastie des architectes Brunfaut. Il est affirmé clairement par Arnaud Bozzini, le commissaire de cette expo. On doit aux Brunfaut nombre de bâtiments restés dans nos mémoires : la Gare Centrale, la belle station du Congrès avec sa "casquette" et sa "tour" à moucharabieh, le terminal aérogare de Zaventem inauguré en 1958, l’Air Terminus de la Sabena près de la Gare Centrale, les imprimeries du "Peuple" à la rue des Sables et celle du "Vooruit" à Gand, le grand sanatorium de Tombeek, la Maison des Huit heures à la place Fontainas, l’aménagement de la Prévoyance sociale et du siège du Parti socialiste, de belles maisons particulières, etc. Plusieurs de ces réalisations sont aujourd’hui menacées ou sans affectation (le sanatorium de Tombeek, l’aérogare de Zaventem, l’imprimerie du "Peuple"). Des plans existent, mais il restait important de sensibiliser l’opinion à cette architecture témoin de son temps.

L’Atomium est lui-même un pur produit de ce modernisme, de cet optimisme d’alors. Il est donc naturel qu’on y montre des expos mettant en avant les architectes de cette époque qui expliquent, en quelque sorte, l’émergence de ce curieux Atomium. Ce fut le cas avec l’expo sur l’architecte et designer Willy Van der Meeren (1923-2003). Avec les Brunfaut, c’est cette fois une vraie dynastie qui est à l’honneur.

Des socialistes

Il y a d’abord Fernand Brunfaut (1886-1972), qui fut l’assistant de Victor Horta et qui conduisit la fin des travaux de la Jonction Nord-Midi. Il s’engage en politique, auprès du Parti ouvrier belge, à Bruxelles et à la Chambre des députés. On lui doit la "loi Brunfaut" sur l’aménagement des abords des logements sociaux. Comme responsable du Foyer laekenois, il est à la base de la réalisation de la Cité modèle de Laeken, gigantesque projet dont on n’a fait que les prémisses avec l’architecte Renaat Braem. Avec son fils Maxime Brunfaut (1909-2003), il réalisa les imprimeries du "Peuple" et celles du "Vooruit" à Gand. Ses influences furent d’abord constructivistes, inspirées par l’architecture révolutionnaire soviétique. Il s’exclame : "Nous avons besoin de discuter, évidemment pas de paroles creuses mais de débats constructifs qui se passent sur un plan haut et principal, et sont en état de nous faire avancer plus vite et plus fort vers notre but commun : la création d’une architecture soviétique." En 1958, il reçut encore la commande de l’extension de l’ambassade d’URSS à l’avenue De Fré.

Dans le livre édité pour cette expo, Eric Henaut explique : "A partir de la fin du XIXe siècle, le socialisme belge met progressivement en place une sorte de monde rouge parallèle et autonome destiné à offrir aux ouvriers les biens et les services contrôlés jusqu’alors par la bourgeoisie : logements décents, produits de base à des prix accessibles, soins médicaux, assurances, loisirs et culture, presse, banque. Etroitement liés au mouvement socialiste, Fernand Brunfaut et son fils Maxime consacrèrent pendant trois décennies l’essentiel de leurs activités à ces multiples infrastructures qui quadrillent peu à peu le pays : maisons du peuple, cliniques mutualistes, sanatoriums, immeubles d’habitation à bon marché, cités-jardins, sièges de journaux et organes de parti. Fruits d’un dialogue constant entre exigences pratiques, choix esthétiques et idéologie, leur œuvre offre un témoignage très riche sur l’attitude du socialisme belg e vis-à-vis de l’architecture et de l’urbanisme."

Il y avait aussi son frère, Gaston Brunfaut (1894-1974), le visionnaire. Il construisit, en s’inspirant des principes du Corbusier et du CIAM (Congrès internationaux de l’architecture moderne), le home Emile Vandervelde sur la Côte belge et l’institut Bordet qu’il réalisa avec Stanislas Jasinski. Il fut un des architectes associés à la construction, au lendemain de la guerre, du siège de l’ONU à New York, aux côtés du Corbusier et de Niemeyer. Une photo le montre, à sa table de travail, au sommet d’une tour à New York. Il disait : "C’est dans l’urbanisme que gît l’avenir du modernisme. "

Il y a, enfin, Maxime Brunfaut (1909-2003), le fils de Fernand, le plus connu des trois Brunfaut. Associé aussi à Horta, il termina la Gare Centrale et dessina la belle halte du Congrès. C’est lui qui fit aussi l’aérogare de Zaventem et l’Air Terminus, hélas défiguré depuis lors. Il a beaucoup construit et marqué Bruxelles.

Les tours comme des phares

Cette architecture avait ses codes. Les Brunfaut étaient à la fois théoriciens, idéologues et praticiens. On le voit dans les imprimeries du "Peuple" et du "Vooruit" avec leurs tours comme des phares, les drapeaux rouges au-dessus, les façades totalement vitrées pour afficher la transparence. La forme et la disposition des bâtiments étaient déterminées par des préoccupations sociales et fonctionnalistes non exemptes de symbolique.

Si les Brunfaut ont tant marqué le paysage architectural bruxellois, plusieurs de leurs bâtiments ont été détruits ou sont en péril. Quel avenir aura l’ancienne aérogare de Zaventem tellement liée à l’imaginaire d’une génération qui observait derrière le grand mur vitré, l’arrivée et le départ des avions ? Que va-t-on faire maintenant du siège du journal "Le Peuple" à la rue des Sables, en face du Centre belge de la bande dessinée. Il y a dix ans, il fut repris par la représentation des Asturies, mais la crise espagnole a amené le propriétaire à quitter les lieux. On montre, par contre, à l’expo des beaux exemples de rénovation : le siège du PS rénové par les frères Lohas (Maxime Brunfaut a pu encore, avant sa mort, voir les projets en cours), la maison particulière de Gaston Brunfaut au square de l’arbalète à Boitsfort, rénové par Frédéric Hossey, et le gigantesque sanatorium de Tombeek, immense bâtiment de style paquebot que Maxime Brunfaut imagina à 28 ans et qui sera rénové en maison de soins. A Gand, le siège de l’imprimerie du "Vooruit" deviendra une auberge de jeunesse.

Toute cette histoire est racontée dans trois boules de l’Atomium, par de nombreuses photos d’époque, films, plans, maquettes parfois spectaculaires (celle de la Jonction; celle, éclairée de l’intérieur, du "Peuple").

L’architecture ne cesse d’évoluer. Il est important que des traces de son histoire demeurent et que ces temps où l’architecture était sociale, "au service du peuple", puissent rester dans nos mémoires.

"Brunfaut’s progressive architecture", à l’Atomium, jusqu’au 9 juin, tous les jours de 10 à 18h. Un livre en trois langues sort à cette occasion.