Entretien Envoyé spécial à Londres

Il est Belge et il dirige le plus grand musée d’Art moderne au monde. Chris Dercon est arrivé à la tête de la Tate Modern au printemps 2011 et ce lundi, il inaugurait la première phase de la grande extension du musée : les Oil Tanks. La Tate Modern, ouverte en 2000, au bord de la Tamise, est un énorme succès avec cinq millions de visiteurs par an, soit 14 000 par jour. Au point de se trouver à l’étroit. Grâce surtout à des sponsors privés, la Tate construit un deuxième bâtiment (coût 215 millions de livres) dessiné par les architectes Herzog & De Meuron qui avaient déjà rénové la Tate, ancienne centrale électrique.

Le nouveau bâtiment (65 m de haut, dix niveaux) sera ouvert en 2016 et augmentera les surfaces d’exposition de 60 % et permettra de diversifier l’offre du musée en s’ouvrant aux nouvelles tendances de l’art. Les "Tanks" en sont une première petite étape. Ce sont les anciens réservoirs de mazout : deux cuves de béton de 30 m de diamètre et 7 m de haut qui pouvaient contenir 4,5 millions de litres, et les caves annexes. Soit 2 000 m² d’expos en plus, dans un lieu particulier, le "ventre" du bâtiment, les soutes du navire de la culture.

Herzog & De Meuron se sont chargés de rénover aussi ces réservoirs qui seront dédiés aux arts vivants - performance, danse - et au cinéma expérimental . Pour lancer ce lieu innovant, à la disposition des artistes, un festival "Art in Action" est organisé pendant quinze semaines. Ensuite, les "Tanks" fermeront pour rouvrir avec l’aile neuve de la Tate qui est construite juste au-dessus des Tanks.

La première artiste invitée est Anne Teresa De Keersmaeker qui y danse cette semaine, à nouveau, "Fase, Four Movements to the Music of Steve Reich", créé en 1982. Un moment extraordinaire (lire à la page suivante).

Nous avons rencontré Chris Dercon dans son bureau de la Tate.

Vous voulez inventer un nouveau musée pour le XXIe siècle ?

Ce sont les artistes et c’est le public qui se réinventent sans cesse et qui amènent les musées à ouvrir de nouvelles perspectives. Dès l’ouverture de la Tate Modern en 2000, on avait étudié les possibilités de ces Oil Tanks, y décelant des espaces originaux pour de nouveaux enjeux, mais les temps n’étaient pas mûrs. Depuis, de plus en plus d’artistes redécouvrent la performance. Je vois d’anciennes performances de Trisha Brown qu’un nouveau public découvre. La danse aussi à évolué avec des chorégraphes comme Jérôme Bel et Xavier Le Roy, et elle a trouvé un nouveau public. Des amateurs d’arts plastiques qui ne connaissaient pas la danse, l’ont découverte.

Avec les Tanks, la danse, les arts vivants, la performance entrent au musée !

Comme le dit Anne Teresa De Keersmaeker, qu’est-ce qu’il y a de plus contemporain que le corps humain. Les gens en ont marre de ces systèmes de contrôle économique, bancaire, politique qui les gouvernent, les dominent mais ne travaillent pas pour eux. A une époque dominée par l’abstraction des marchés financiers qui ont engendré la crise, les gens ont besoin d’être entre eux, de se retrouver dans des enjeux physiques, de toucher le vrai monde. La performance incarne cette "biopolitique" qu’évoquait Foucault. On retrouve ainsi d’autres formes de communautés. Le musée peut permettre au public de se redécouvrir lui-même. Il vient au musée pour être surpris, pour trouver des espaces, des réponses. La Tate Modern n’est pas un parti politique, mais elle a un parti pris politique.

A l’heure du virtuel, des communautés Facebook, le théâtre et la danse sont-ils les arts du XXIe siècle ?

Oui, la danse va envahir le musée. Le public et les artistes veulent pouvoir toucher, ressentir. Pas seulement dans des débats ou performances, mais aussi par le textile, la céramique. Le musée sera un espace de moins en moins autoritaire, de moins en moins dirigé par des "esprits géniaux". A Londres, la Tate est un des rares espaces où on peut encore détester, aimer discuter, avoir cette liberté de rêver le monde, d’envisager d’autres mondes. Le monde virtuel a cependant des potentialités qu’on explore aussi. Grâce à la mise en ligne des collections, on fait des échanges entre des écoles de Londres et du Kenya ou du Brésil. Dans une ville qui subit des inégalités sans cesse croissantes avec des conflits potentiels à la clé, le musée doit être une agora où on se parle et où on peut vivre des aventures très réelles. Quand des performances ont lieu dans les Tanks, le public peut déambuler, quasi toucher les performeurs ou les danseurs, davantage que dans un théâtre où la représentation reste frontale et vise à créer l’illusion.

La semaine prochaine, l’artiste qui envahira la Turbine Hall est Tino Sehgal, qui tient à ce que son œuvre reste immatérielle et qui veut mettre les visiteurs dans des situations où ils expérimentent quelque chose. Il refuse tout texte, photo ou objet. On dit qu’il a formé des centaines de personnes qui déambuleront dans le grand hall de la Tate pour interpeller les gens, leur poser des questions, les surprendre. Une intervention en adéquation avec l’ouverture du musée aux arts vivants ?

Oui, bien sûr.

La performance est-elle aussi une manière d’échapper à l’omnipotence de l’argent et du marché quand la cote d’un artiste fixe sa valeur ?

C’est vrai que les arts plastiques ont atteint des cotes énormes car, finalement, pour les apprécier, il ne faut pas d’efforts (pas besoin de lire des livres ou de suivre de longs spectacles). Il suffit d’avoir de l’argent. Ces arts vivants échappent à cela. Ils sont donc comme un vaccin homéopathique contre le marché tout puissant. Mais peut-être celui-ci parviendra-t-il à reprendre ces œuvres à son compte. Quand Marcel Duchamp ou Rauschenberg ont créé leurs installations, on a dit que ce serait irrécupérable par le marché, or, il l’a bien fait. Ici cependant, une chose n’est pas récupérable : la participation étroite du public.

Les Tanks sont un lieu emblématique.

C’est tout sauf un lieu neutre. Ce n’est pas un espace muséal habituel. C’est un lieu qui a une histoire, qui est lié à l’underground, ou plutôt aux fondations mêmes de Londres. C’est un espace creusé, une matrice qui s’oppose aux tours arrogantes des banques dans le ciel de Londres. Quand l’aile nouvelle sera achevée, le Turbine Hall sera comme une église peinte par le Hollandais Saenredam (1597 - 1665) : un grand espace central vide et une porte allant vers l’ancien bâtiment et de l’autre côté, une porte vers les Tanks et le nouveau bâtiment. Une église de Saenredam, non pas que l’art soit le nouveau dieu, même s’il est une expérience spirituelle, mais dans les toiles de ce peintre, l’église devient une agora, une place publique, où les gens se parlent, complotent des révolutions, se retrouvent. Un lieu d’où peut surgir une nouvelle société avec d’autres rapports sociaux.

Programmer Anne Teresa De Keersmaeker est un retour à vos anciennes amours ?

J’avais découvert son travail magnifique en 1981 déjà (elle avait 21 ans), quand elle créa "Asch" dans le centre culturel bruxellois flamand De Nieuwe Workshop. J’en ai fait un film. C’était une époque bouillonnante avec le Plan K, la salle Stalker, le début de ce qu’on a appelé la vague flamande. Elle a commencé à danser dans une salle toute simple. Il est extraordinaire de la revoir aujourd’hui danser Fase dans une salle simple, brute. Elle a toujours eu conscience que la danse était importante aussi pour les arts plastiques. Elle a déjà dansé au MoMa de New York à l’invitation de Cathy de Zegher pour l’exposition "On line drawing".

Comment résolvez-vous la coupure entre un art dit élitiste et un art dit populaire ?

Ces catégories changent tout le temps et l’art se diversifie de plus en plus amenant à un panorama très large. On voit par exemple, des artistes qui ont un succès fou sur le marché mais qui ne sont jamais dans les musées. Face à cette efflorescence, il faut retrouver un sens critique qui doit éviter ce qui est de l’ordre de la célébration.