Rencontre

Barbara Hannigan est un personnage atypique dans le monde de l’opéra. Pas seulement par ce mélange de beauté et de vitalité, de lumière et d’engagement qui marque chacune de ses interprétations - on l’a encore vue récemment à la Monnaie dans le "Passion" de Dusapin. Pour l’originalité de sa démarche, certes, qui la conduit de plus en plus à cumuler chant et direction d’orchestre. Mais aussi et surtout par les choix qu’elle pose : les choix du risque, de la création ou, à tout le moins, d’un répertoire qui remonte rarement à plus d’un siècle. A 40 ans à peine, elle a déjà créé plus de septante-cinq œuvres, dont tout récemment "Written on skin", l’opéra de George Benjamin donné à Aix en juillet et qu’elle reprendra dans les prochains mois dans plusieurs villes d’Europe. Elle a juste dû céder la place pour les représentations d’Amsterdam, trop occupée à préparer une prise de rôle importante, ce dimanche à la Monnaie : Lulu.

"On m’avait déjà proposé plusieurs fois Lulu, et je savais que je le ferais un jour, mais les choses n’étaient pas mûres. L’offre de la Monnaie est arrivée au bon moment. De toute façon, on ne peut pas chanter Lulu trop jeune, tous les chanteurs, professeurs et chefs que je connais me l’ont confirmé. C’est vraiment un marathon pour la voix. Il faut avoir de la discipline, il faut être techniquement très sûr, mais il faut aussi une liberté technique parfaite pour habiter le personnage. L’opéra dure plus de trois heures, et Lulu est pratiquement en scène tout le temps. Il n’y a, je pense, aucun rôle aussi exigeant tant au plan vocal que théâtral : on ne peut le confier à une débutante."

Même s’il s’agit d’une prise de rôle, Hannigan n’est pas femme à arriver aux répétitions sans avoir quelque conception du personnage qu’elle va interpréter : "Quand j’ai ouvert la partition la première fois, c’était comme une page blanche. Je n’avais vu qu’une seule production, il y a des années, quand j’étais étudiante à Toronto. Toute une série de gens m’ont passé des livres, des DVD, mais je n’ai rien regardé. Je suis repartie, comme je le fais chaque fois, de la partition, c’est-à-dire de ce que le compositeur m’a laissé et m’a communiqué. Je ne voulais même pas me baser sur les pièces de Wedekind parce que Berg n’a pas repris tout ce qu’il y a dans les pièces de Wedekind. Je me base vraiment sur ce que Berg a fait de Wedekind, pas sur les idées originales de Wedekind car elles comprennent des choses qui n’existent pas dans l’opéra. Au fur et à mesure que j’apprends le rôle, j’écris des indications, des références dans ma partition. Parfois, même, elles sont contradictoires. Des passages qui me font penser à un tableau, à un poème, à un film, à un autre personnage, à une image Et c’est cela qui, peu à peu, me mène à une conception de cette femme. Et je suis moi-même tombée amoureuse de Lulu, de la même façon que tous les personnages de l’opéra tombent amoureux d’elle, sont obsédés par elle. Tout ce processus m’a pris plus d’un an, et m’a permis de développer ma propre conception de la façon dont Lulu chante, mais aussi dont elle se comporte physiquement. Et, fort heureusement, cette conception s’est avérée correspondre à celle de Krzysztof Warlikowski."

La nouvelle production de la Monnaie sera aussi, pour Barbara Hannigan, l’occasion d’une première collaboration avec le metteur en scène polonais : " Nous nous sommes bien sûr rencontrés pour préparer ce spectacle, il est venu me voir dans deux productions de Sasha Waltz ainsi que dans "Written on skin", et nous avons beaucoup parlé. Il a pu voir comment je suis comme chanteuse et comme actrice, et moi je suis au courant de ses productions : cela nous donne une forme de confort dans la collaboration."

Hannigan ne voit pas Lulu comme une victime : " Elle a été victime avant que l’opéra ne commence. Mais dans l’opéra, il est rarissime qu’elle ne soit pas maîtresse de ce qui lui arrive. Certes, au troisième acte, quand les choses commencent à décliner, que son corps n’est plus ce qu’il était, que les gens commencent à venir vers elle pour l’argent et non plus pour son attrait sexuel, elle souffre de ce déclin mais elle y survit malgré tout. Et même à la fin, je ne crois pas que sa mort sous les coups de Jack l’Eventreur soit un hasard : je pense qu’elle choisit de mourir, qu’elle est jusqu’au bout l’architecte de son propre destin. Elle a une force incroyable, elle est un caméléon, avec un incroyable instinct de survie, parce qu’elle a toujours été fidèle à ce qu’elle est."

On l’aura compris : à Bruxelles, "Lulu" sera donnée dans la version complète, avec ce fameux troisième acte laissé inachevé par Berg mais terminé par le compositeur Friedrich Cerha. Un choix auquel adhère pleinement la soprano canadienne. Même si "Quand vous préparez un rôle aussi immense que celui de Lulu et que vous vous rendez compte que, après l’immense partition des actes I et II, il y a une autre partition, aussi épaisse, rien que pour l’acte III, vous vous dites : "Euh, est-ce qu’on ne pourrait pas se limiter aux deux premiers actes ?" Et je sais, même si je n’y ai pas participé, qu’il y a eu des discussions ici à la Monnaie sur la question de savoir si on ferait le III ou pas. Mais quand j’ai su que la décision était prise, et quand j’ai commencé à étudier l’acte III, je l’ai adoré. Parce que justement il y a cette disparition du corps, et cet instinct de survie qui devient plus fort encore, et son sens de l’intrigue qui devient encore plus manifeste. La musique de Lulu au troisième acte a été entièrement écrite par Berg, Cerha n’a fait que combler les vides pour les autres personnages et pour l’orchestre. Mais ce que je chante est la musique de Berg."

Bruxelles, La Monnaie, du 14 au 30 octobre; www.lamonnaie.be