C'est avec l'âme d'un apprenti sorcier que Barnabas Kelemen aborde le concerto imposé. Le violon du Hongrois semble habité d'un esprit malicieux, bien décidé à enflammer ses congénères dans la partition de Eichberg. Doubles croches étincelantes dans le ciel sombre des alti, glissando concluant les premières offrandes aux étoiles, Kelemen lance la danse sous les traits capricieux du thème principal. Tutti explosif, Kelemen semble jubiler: son archet, devenu baguette magique, déclenche le délire. Le calme revenu, il s'éloigne à petits pas avec le vibraphone en laissant la parole aux trombones. Dernière apparition furtive du thème, l'orchestre peut s'éteindre de lui-même.

Si le sorcier a quitté l'âme de notre génie du violon, c'est pour la remplir d'allégresse: la sonate de Brahms a repris toutes les vertus de la beauté chantante. Car le violon de Kelemen s'est mis à chanter, parlant de sa voix ronde et savoureuse. Les phrasés portent la rime qu'aucun ménestrel ne peut concurrencer. Et dans le deuxième mouvement, c'est à l'émotion d'envahir le couplet andante et ainsi introduire l'allégresse du refrain vivace. Les variations se succèdent, l'histoire continue à se raconter en chantant l'allegretto final mêlera une sonorité grave à l'émotion la plus pure.

Changement d'humeurs, raffinement des expressions, jubilations mystérieuses, le premier mouvement du concerto de Bela Bartk a démultiplié les registres du ménestrel. C'est sans doute là que se manifestent le plus ouvertement les qualités de chambriste chez Kelemen: une écoute permanente de son environnement sonore lui donne la capacité de s'adapter sans jamais perdre ses libertés de jeu. Le deuxième mouvement introduira le long des cordes une émotion qui se déversera sur les portées, complices d'un scherzando fantaisiste. Une prégnance émotive qui n'empêchera pas le violoniste de garder le bras armé, prêt à se lancer promptement dans la fougue de l'allegro molto, pour terminer le concert avec l'ardeur chantante de ses premières mesures.

© La Libre Belgique 2001