La décision avait largement tardé. Cela fait en effet plus d’un an que John Galliano a été remercié, et a quitté la direction artistique de la mode féminine (prêt-à-porter, haute couture, accessoires) chez Dior après avoir tenu des propos insultants qualifiés d’antisémites, propos captés en vidéo et qui avaient fait grand bruit, au point d’entraîner son départ presque immédiat.

Depuis lors, largement alimentées par le milieu de la mode, les prédictions allaient bon train sur le successeur du designer britannique à la tête de la maison. Prédictions et agacements, d’autant que la maison Christian Dior se porte au mieux, et n’a pas souffert de la délicate histoire Galliano - on se souvient qu’à l’époque, l’égérie parfum de la marque, Natalie Portman, s’était dite "dégoûtée" et avait menacé de cesser son contrat avec la grande marque, mais tout ceci était rentré dans l’ordre, une fois Galliano mis hors d’état de nuire.

Bref, malgré l’absence de chef à son bord, la maison n’a pas vu ses ventes atteintes. Bill Gaitten, directeur du studio Dior, a œuvré plus qu’honnêtement, les deux collections sont dans la ligne de la maison ; mieux, même, les ventes actuelle pérorent en tête des griffes de luxe les plus vendues.

Et cependant restait à trouver un successeur à celui qui avait marqué de son style plus d’une décennie Dior. De 1996 à 2011, à l’image de son époque, Galliano distille à la maison Dior un style ultra-sophistiqué, fait de paillettes et d’ultraluxe. Le bling-bling vit ses meilleures heures, et Galliano ne se fait pas prier pour revisiter les classiques de la maison de couture française, dans le registre d’une élégance chamarrée, très féminine et toujours riche de références par rapport à l’histoire du costume. Galliano fait des défilés Dior des feux d’artifices pour les yeux, met en scène la mode qu’il dessine, et lui avec. On ne sait plus où regarder. Et si la personnalité du bonhomme, généreuse, presque à outrance, ne faisait pas le succès de la marque ? L’année précédente a démontré que le bateau du luxe vogue sur des flots plus assurés que ceux liés à la seule célébrité.

Le designer qui succède à John G. est d’une tout autre trempe. Fini les personnalités fortes à la tête des maisons, on revient à l’ADN de la marque, les directeurs artistiques seront talentueux mais pas rocambolesques. On l’a vu chez Hermès : Christophe Lemaire a pris la place de Jean-Paul Gaultier, le maître mot est devenu sobriété, seule l’élégance doit dominer, et par sa simplicité. Et tandis que, chez YSL, Hedi Slimane reprend le flambeau, mettant fin à l’aventure Pilati - qui avait, semble-t-il, omis l’héritage dont il était le détenteur - Raf Simons, designer belge, néerlandophone, se retrouve à la tête de Dior pour écrire une nouvelle histoire de la maison de couture.

A l’extrême opposé de son prédécesseur, Raf Simons brille par son style épuré, une ligne esthétique "à la belge", voire flamande, que l’on retrouve dans les travaux d’autres designers, principalement issus de l’école d’Anvers. Et même si Raf Simons n’a pas usé les bancs de l’Académie royale d’Anvers, passant plutôt par la case "école de design industriel", il a beaucoup à voir avec les styles tout en coupes dépouillées, et tout en formes épurées de Martin Margiela, Véronique Branquinho ou encore Kris Van Assche. Kris Van Assche, justement, avait été choisi voici quatre ans pour succéder à Slimane à la tête des collections masculines chez Dior. Décidément, la ligne claire à la belge plaît à la maison française, qui tient à remettre la couture au centre de ses préoccupations.

En 1947, quand Christian Dior crée sa maison, il imagine d’abord une mode très féminine, presque géométrique, transformant le corps des femmes en parfait sablier. Le "New Look", une sorte de révolution instiguée par Monsieur Dior, révolution tout en douceur qui ne mettait pas en péril l’ordre esthétique des "fifties". Ce style, très distingué, très codifié, avait été perpétué avec brio par le tout jeune Saint Laurent, Yves Marie de son prénom, qui avait travaillé aux côtés du maître avant de le remplacer, à la suite de son décès. Pour peu de temps. Saint Laurent, appelé sous les drapeaux, laisse sa place de directeur artistique à Marc Bohan, qui dirigeait alors les maisons Dior à New York et Londres. Instigateur du style Dior pendant près de trois décennies, il fait évoluer le style en harmonie avec son temps, et laisse à son successeur Gianfranco Ferré le soin de magnifier Dior comme maison de couture de luxe. Les années 90 seront celles de la mode comme nouveau vecteur de l’économie mondialisée et des super-modèles, reines de l’édition magazine et des marchés du luxe, en pleine expansion.

A l’annonce de Raf Simons comme nouveau "DA" chez Dior, certains ne se sont pas gênés pour dire leur interrogation - on avait tant parié sur Marc Jabobs, génie associé au succès Vuitton ces dernières années - ou sur Haider Ackermann - encore un designer de l’école d’Anvers ! - comme potentiels talentueux DA chez Dior

Simons, homme plutôt discret et dont le travail brille cependant par une grande cohérence et une vraie réflexion sur le public visé (il a travaillé en collaboration ave Eastpack, fabricant de sacs à dos, en parallèle à sa propre griffe, tout à la fois sportwear et stylée) parviendra-t-il à se glisser dans le moule CD ? Interrogé à ce sujet par notre consœur de "Libé" Françoise-Marie Santucci, Serge Carreira, maître de conférence à Sciences Po et spécialiste de la mode et du luxe, indiquait que le créateur belge, "après avoir montré, pour sa propre griffe, sa capacité à décrypter la jeunesse masculine, a prouvé chez Jil Sander une grande maturité, ainsi qu’une maîtrise absolue des coupes et des matières. De la part de Dior, l’embaucher est un pari osé, mais qui peut permettre à la marque de trouver un nouvel élan : Simons est radical tout en intégrant, dans sa manière de faire, une vraie réflexion sur le produit". Le "Belgian style" n’a donc pas fini de faire parler de lui.