Envoyée spéciale à Bologne

Grouillante, étudiante, printanière et moyenâgeuse, Bologne, comme chaque année, accueille en ses arcades et surtout, en ses palais d’exposition, la Fiera del libro per raggazi, le rendez-vous du livre jeunesse. S’y retrouvent pas moins de 1200 exposants venus de 66 pays différents. Et si l’on veut prendre le pouls du secteur, c’est assurément en ses allées qu’il faut aller se perdre. Sans oublier, au passage, de goûter aux "tagliatelle al ragù" - le célèbre spaghetti bolognaise - ou de déguster une salade de cœurs d’artichauts chez Tamburini, le traiteur branché du coin, à deux enjambées de l’imposante Piazza Maggiore. A croire que le livre pour enfants ouvre l’appétit. L’appétit de (bien) lire en tout cas. Avec ses traditionnels Ragazzi Awards, la Foire de Bologne attire en effet le regard sur la qualité, les nouvelles tendances graphiques ou les phénomènes de société comme en témoigne l’attribution, pour la première fois cette année, d’un prix au livre numérique, véritable signe des temps (lire ci-contre). Cependant, il est surprenant de constater que le "grand vainqueur" de la Foire, à savoir le lauréat dans la catégorie "Fiction" n’est autre que le Français François Place, un auteur illustrateur aussi talentueux que classique. En ses récompenses, Bologne fait donc le grand écart entre la tradition et la modernité, preuve que le jury ne cède pas (seulement) aux sirènes de l’avant-garde. Une excellente nouvelle pour les heureux lecteurs passés, présents ou à venir du "Secret d’Orbae" (Casterman) niché dans un coffret contenant deux romans et une farde d’aquarelles détaillant les pays imaginaires du récit. Un très bel objet livre donc, qui permet peut-être de concurrencer l’attrait de plus en plus grand des enfants pour l’e-book. Et comme on pouvait s’y attendre avec l’auteur des "Derniers géants", le contenu est à l’image du contenant. Grand auteur jeunesse, François Place, dont les livres plaisent aussi aux adultes, trempe sa plume dans une encre légère et littéraire, susceptible de nous emmener loin, très loin, du quotidien, entre odeurs, parfums, aventures et sentiments à l’heure où les cartographes ne savaient pas encore que la Terre est ronde. En outre, chaque planche dessinée raconte les divers événements du "Voyage de Cornélius" et du "Voyage de Ziyara", la Forêt des arbres tueurs ou le Temple du vieil endormi. Malgré les pays et animaux inventés, François Place reste à la frontière du fantastique. Comme l’a très justement souligné le jury, c’est surtout, au-delà du récit anthropologique ou de l’exploration géographique, la grande délicatesse du travail qui séduit ici, l’imagination et la contribution à une meilleure connaissance du monde et de l’humain. Nous y reviendrons dans nos prochaines éditions au cours d’un entretien avec François Place.

Soulignons aussi le prix de la première œuvre octroyé aux Libanaises Nadine R.L.Touma et Lara Assouad Khoury pour "Tabati" paru aux éditions Dar Onboz, une maison avant-gardiste qui édite des auteurs syriens ou venus des Emirats, publie à la fois de livres en arabe littéraire et en dialecte pour être accessibles à tous et qui accorde beaucoup d’importance au graphisme ainsi qu’à la qualité du papier. "Tabati", qui pourrait être traduit par "Baballe", part d’un rond rouge et repose sur le constructivisme tout en proposant une nouvelle calligraphie. Ce prix permet à la maison d’édition d’ouvrir ses horizons à l’heure où les artistes ont cessé de faire la révolution pour se remettre à écrire. "Il me semble qu’il est encore trop tôt pour mesurer l’impact des révolutions arabes sur la littérature pour la jeunesse. Quelques titres ont été publiés sur le sujet, mais rien de concluant encore", nous dit à ce sujet Nadine Touma.

Autre prix très important remis à Bologne, l’Astrid Lindgren, octroyé cette année au Hollandais Guus Kuijer qui mêle volontiers l’humour aux situations sérieuses à travers la vie quotidienne comme dans le savoureux "Unis pour la vie" (L’Ecole des loisirs), où l’on retrouve son héroïne fétiche, Pauline, 11 ans à peine alors que l’auteur en a 70 ! "Il est capable de photographier la société contemporaine. Il part de l’intime pour aller vers l’universel. La liberté qui souffle dans son langage est la même que celle qu’il insuffle à ses personnages", nous dit son traducteur, Maurice Lomré, heureux de voir qu’après Kitty Crowther, c’est à nouveau la singularité de nos deux petits pays voisins qui est remarquée. Et enfin, le prestigieux prix Hans Christian Andersen a été décerné à l’auteure María Teresa Andruetto et à l’illustrateur Peter Sís. Une belle reconnaissance.

Côté tendances, le Portugal, invité d’honneur, qui est réellement monté dans le train de la littérature jeunesse voici une dizaine d’années, propose une exposition de qualité, avec des œuvres présentées dans d’émouvantes mallettes en bois, toutes étiquetées, comme prêtes à partir... L’idée vient d’Edouardo Filipe, organisateur de la Biennale de l’illustration à Lisbonne. Depuis dix ans, cet ingénieur chimiste passionné par le livre pour enfants ouvre grand les portes de son pays grâce à cette Biennale réputée et sise dans une ancienne centrale thermique. Elle a permis aux illustrateurs portugais de mieux connaître ce qui se faisait à l’étranger et de voyager. Les voici désormais bien ancrés dans l’illustration européenne avec des artistes intéressants comme Alfonso Cruz (l’illustration de gauche), plutôt surréaliste, Ana Ventura ou Catarina Sobral. Voilà, en quelques lignes pour l’esprit actuel, même s’il reste beaucoup à dire, notamment au sujet des pays nordiques, ou des thématiques, les scènes urbaines étant, par exemple, très présentes et l’album graphique illustratif, plus discret qu’il y a dix ans. Pendant qu’en Italie, Geronimo Stilton caracole toujours en tête des ventes.

Quant aux livres de demain, ils se cachent peut-être dans l’exposition des illustrateurs qui dévoile les travaux de 72 artistes sélectionnés parmi les 2685 candidats. De très belle tenue également - même s’il faudrait être plus sévère encore et ne choisir, par exemple, que 40 artistes pour être réellement pointue - l’exposition montre beaucoup d’œuvres graphiques, en noir et blanc ou aux couleurs passées. Parmi les coups de cœur du membre du jury Anne-Laure Cognet (Bibliothèque nationale de France, La Joie par les livres), le travail, sur papier film et ordinateur de notre compatriote Jean-Marc Daele (l’illustration de droite) : "Cela me fait rire, je trouve cela très inventif. Je vois tout de suite que l’artiste est dans son monde. C’est un dessin naïf mais je peux m’inventer beaucoup d’histoires. C’est très abstrait. A mon avis, il se dirigera plus vers l’art contemporain".