égyptomanie Entretien

L’Egypte fascine toujours autant. L’annonce jeudi matin qu’une équipe d’archéologues belges avait découvert une nouvelle pyramide en Egypte a fait sensation. Nous avons joint, sur place, sur le site des fouilles, le professeur Laurent Bavay de l’ULB, qui dirige cette mission conjointe de l’ULB et de l’université de Liège.

Bien sûr, précise-t-il d’emblée, il ne s’agit pas des grandes pyramides de l’Ancien Empire comme on les connaît près du Caire, à Saqqarah ou sur le plateau de Gizeh (lire ci-contre). Ces pyramides-là datent du troisième millénaire avant J.C. Ici on est, mille cinq cents ans plus tard, à Louxor, l’ancienne Thèbes, sur la rive ouest du Nil, sur la colline de Cheikh Abd el-Gourna, dans la Vallée des Nobles, entre la Vallée des Rois et celle des Reines. On est à l’époque de Ramsès II, le prodigieux pharaon qui régna sur l’Egypte pendant 65 ans. Si les restes d’une pyramide sont certes bien plus modestes, et que d’autres pyramides de ce type ont déjà été mises au jour, la découverte d’une nouvelle pyramide datant de l’époque ramesside reste fascinante.

"Les hauts dignitaires de l’époque se faisaient bâtir des tombes très vastes. On est ici à moins de 500 m de la Vallée des Rois. Souvent ces tombes sont associées à des pyramides. On a découvert les restes d’une pyramide de briques crues, le monument était alors recouvert d’un enduit blanc éclatant et il était surmonté par un pyramidion en pierre décoré de l’image du propriétaire adorant le dieu Rê-Horakhty. La pyramide était construite dans la cour d’une tombe plus ancienne appartenant au substitut du chancelier Amenhotep, découverte par la mission belge en 2009."

"Parmi les milliers de briques découvertes, on a trouvé une soixantaine de briques cuites portant, imprimé sur elles, un sceau indiquant le propriétaire du monument. Et celui-ci est bien le défunt car il est associé à Osiris, le dieu des morts. Or, ces impressions indiquent que la pyramide appartenait à un vizir de Haute et de Basse-Egypte nommé Khay, qui a exercé cette charge équivalente à celle d’un premier ministre durant une quinzaine d’années sous le règne du pharaon Ramsès II (les années 30 à 44 de son règne)."

La découverte est d’une importance remarquable, car "il n’y a pas des milliers de gens de cette importance" et le vizir Khay est bien connu des égyptologues par de nombreux documents. Occupant la plus haute fonction civile du royaume, Khay a été impliqué dans la célébration des six premiers jubilés (appelés "fêtes-sed") de Ramsès II, il organisait les fêtes de régénération du Roi. Il a aussi supervisé la communauté des artisans chargés de réaliser les tombes royales de la Vallée des Rois et de la Vallée des Reines. Deux statues du vizir, aujourd’hui au musée du Caire, proviennent de la Cachette de Karnak, découverte en 1903.

Selon les indications que laissent les ruines retrouvées, la pyramide devait mesurer 12 m de côté et sa hauteur d’origine atteignait 15 m. Située sur une crête de la colline, elle surplombait le temple funéraire de Ramsès II (Ramesseum), la pyramide de Khay représentait assurément un élément remarquable du paysage thébain, "on devait la voir de très loin".

On peut s’étonner qu’on puisse encore retrouver de tels monuments dans une zone pourtant si étudiée par les archéologues depuis plus d’un siècle. "Mais la zone de Louxor Ouest, avec la Vallée des Rois, des Nobles et des Reines, est une des plus vastes zones archéologiques au monde. Il y a une quarantaine d’équipes d’archéologues qui sont sur place et il reste énormément de zones à étudier."

Le monument a été largement détruit aux VIIe et VIIIe siècles de notre ère, soit 2000 ans après sa construction, lorsque la tombe a été transformée en ermitage copte. L’ermite a largement puisé dans la pyramide transformée en une carrière de briques.

Comme les pyramides en briques crues étaient construites au-dessus des tombes des hauts dignitaires de la période ramesside dans la nécropole thébaine, il faut maintenant mettre au jour la tombe même du vizir. Mais ne rêvons pas. Laurent Bavay estime qu’il y a 99 % de chances que cette tombe ait déjà été pillée au cours de l’histoire. On ne trouvera pas des trésors enfouis. Les études préalables ont montré que cette tombe doit être à l’est de la pyramide, immédiatement en contrebas de celle-ci, mais sous une maison villageoise construite au XIXe siècle. Ceux qui ont été sur place ont vu, à côté de la Vallée des Nobles, des maisons anciennes aujourd’hui abandonnées, datant du XIXe siècle. Ce sont des maisons construites à l’époque où l’Occident se passionnait pour les trésors égyptiens et des gens se sont installés sur place pour mieux piller les tombes.

Par ailleurs, au cours des fouilles de la tombe d’Amenhotep, la même mission a découvert de magnifiques fragments de peintures murales datant du règne de Thoutmosis III (vers 1479-1427 avant J.-C.).

Laurent Bavay ne ressent pas dans son travail quotidien, les soubresauts de la révolution égyptienne. "Nous n’avons jamais eu de problèmes depuis les débuts de notre mission en 1999 et cela ne change pas. Même si le grand patron des antiquités, Zahi Hawass a été remplacé, l’essentiel du personnel de ce ministère est resté le même. Bien sûr, on s’informe et on connaît les difficultés du pays. On engage un maximum de personnel local même au-delà du strict nécessaire, pour aider la population."