Un jeune noble espagnol qui part à la recherche de sa belle, emprisonnée (en compagnie de sa suivante anglaise) dans le sérail d’un sultan arabe protégé par un gardien turc : dans la Vienne de 1780 friande de turqueries, le mélange de nationalités paraissait naturel, et "L’Enlèvement au sérail" remporta un vif succès.

L’idée est bonne, dans une Anvers multiculturelle, d’en proposer aujour- d’hui une version où chaque personnage parle sa langue, ou à tout le moins celle de son personnage, pour les dialogues : si la chose avait déjà été faite pour le rôle parlé du Bassa Selim (ici, l’acteur israélo-palestinien Norman Issa, excellent tant comme comédien que comme interprète d’un chant oriental qui vient clore la représentation après les derniers accords de Mozart), l’idée est plus originale pour les chanteurs (qui gardent l’allemand de Mozart pour les airs et ensembles). On eût seulement aimé que lesdits dialogues, largement réécrits par le metteur en scène Eike Grams, soient également sous-titrés - fût-ce en néerlandais.

Aviel Cahn a donc ajouté aux habituelles conditions du casting - adéquation vocale et physique de l’emploi - celle de la langue parlée, et on découvre une élégante et excellente basse turque (Günes Gürle, un Osmin qui échappe pour une fois à la caricature), une jeune soprano américaine qui, si elle n’est pas vraiment britannique sait prendre l’accent anglais et a presque tous les moyens du rôle de Blondchen) et un baryton espagnol plein d’humour (Eduardo Santamaria, très bon Pedrillo). Les deux têtes d’affiche ne sont pas, loin s’en faut, des inconnus. La soprano costaricaine Iride Martinez, qui chanta Constance au Festival de Salzbourg, livre une prestation qui va crescendo, passant d’un début difficile et heurté à des moments riches en nuances. Le plus remarquable toutefois (qui est aussi le seul à ne pas parler dans sa langue maternelle, mais son espagnol semble aussi aisé que son allemand) est Maxim Mironov : le ténor russe que l’on connaissait jusqu’ici surtout pour ses rôles de belcanto signe d’éblouissants débuts en Belmonte, avec un chant délicieusement suave mais toujours expressif.

Dans la fosse, Umberto Benedetti-Michelangeli montre ses affinités avec le répertoire classique et mène l’orchestre maison (sur instruments modernes, mais renforcé d’un clavecin qui ne se limite pas au continuo) dans un chemin qui doit beaucoup à l’apport des baroqueux. Quant à la mise en scène, elle existe essentiellement par son parti pris de Babélisme et par la direction d’acteurs. L’histoire est, une fois de plus, transposée à l’époque contemporaine, avec force battle-dress (keffiehs et uniformes israéliens se mêlent d’ailleurs dans les rangs des mercenaires de Selim), l’inévitable jeep et quelques jerrycans de plastique : l’action se passe ici dans une oasis au milieu du désert. Sentiment de déjà-vu, plus cliché que novateur et sans doute inutile, sauf peut-être dans ces variations autour du voile islamique que tant Selim qu’Osmin veulent imposer aux deux femmes.

Anvers, Vlaamse Opera, jusqu’au 7 novembre; Gand, Vlaamse Opera, du 14 au 23 novembre. Retransmission sur Klara le samedi 13 novembre à 20h.