Nous avions découvert en 2010, au festival d’Avignon, quatre solos de danse de Cindy Van Acker, une danseuse chorégraphe belge implantée aujourd’hui avec succès à Genève mais curieusement fort méconnue chez nous. Elle est de formation classique et a longtemps dansé pour le Ballet des Flandres, mais estimant être arrivée au bout de cela, elle s’est lancée dans un travail de chorégraphe et interprète très singulier. Celui-ci, avions-nous écrit depuis Avignon, est magnifique, millimétré, d’une précision absolue, comme une machine, mais en même temps reptilien, plein d’émotion et de sensualité. Portant des noms étranges comme Lanx, ses solos interprétés par elle ou par d’autres explorent l’horizontalité ou le rythme machiniste. Dans le premier, elle ne quitte pas la position couchée, tout en nous captivant pendant une demi-heure par ses gestes mélangeant symétries, dissymétries et grande technicité chorégraphique.

Bruxelles a pu découvrir son talent ces derniers jours avec une série de ses chorégraphies présentées au Kaaitheater devant des salles pleines. Sans doute ce succès inattendu est-il dû à l’impact de sa présence à Avignon et, plus encore, à l’estime que lui porte Romeo Castellucci qui lui a confié les chorégraphies d’"Inferno" présenté en Cour d’honneur à Avignon et de Parsifal, l’opéra monté à la Monnaie.

Samedi, elle présentait au Kaai sa dernière création, "Diffraction", une pièce pour six danseurs et un invité très présent : le tube néon. Un journal suisse titra joliment : "L’être et le néon". On y retrouve ses points forts : une danse extrêmement précise, abstraite et sensuelle à la fois, et totalement écrite (ses "partitions", des notations, sont des vrais tableaux de signes réunis dans un livre en français, édité en Suisse chez Héros-Limite et intitulé "Partituurstructuur"). Une chorégraphie très mathématique. Romeo Castellucci parle d’elle en disant : "Je vois la splendeur des mathématiques et du calcul. Un langage-machine des muscles dans le territoire de la pensée."

Le spectacle commence par un magnifique duo de femmes aux corps emmêlés, couchés sur le sol. Elles bougent lentement montrant des images hybrides d’un être à trois jambes ou à trois bras, sous une lumière rasante. Les spots qui les éclairent deviennent ensuite des phares dans la nuit qui se déplacent et viennent éclairer les spectateurs. La suite, tout le temps dans le clair-obscur, fait penser aux minimalistes américains des années 70 et 80. Une série de néons blancs, comme chez Dan Flavin, dansent littéralement en phase avec ces six danseurs. Ceux-ci, sur une musique répétitive (type John Cage ou Steve Reich), multiplient les modes combinatoires jusqu’à l’hébétude (on pense à "Phase" d’Anne Teresa De Keersmaeker). Un beau moment, mais Cindy Van Acker a quelque peine à tenir le rythme impressionnant de ses solos au cordeau, en les extrapolant sur un long morceau et avec six danseurs.