Des pères de la Nouvelle Vague, Jacques Rivette demeure sans nul doute le plus méconnu, metteur en scène dont l'oeuvre et la démarche restent nimbées de mystère. Si ses pairs les Truffaut, Godard, Chabrol et autres Rohmer ont été l'objet d'une prose abondante et, pour certains d'entre eux, d'une large médiatisation, il y a par contre inconstestablement un «secret Rivette», voile que viennent entrouvrir, à intervalles irréguliers, des films composant un univers éminemment personnel, cohérent mais en constante évolution.

Comédie légère et réjouissante, portée par une magnifique Jeanne Balibar mais les actrices de Rivette ne sont-elles pas toutes formidables? , «Va savoir», le dernier d'entre eux, vient d'enchanter le Festival de Cannes qui célébrait à sa façon le cinquantième anniversaire des Cahiers, la compétition accueillant par ailleurs, mais dans un tout autre registre, l'«Eloge de l'amour», de Jean-Luc Godard. Un bonheur ne venant jamais seul, paraît aujourd'hui «Jacques Rivette, secret compris», vaste étude d'Hélène Frappat, critique et scénariste («La révolution sexuelle n'a pas eu lieu») et premier ouvrage consacré à l'auteur de «Paris nous appartient», «La religieuse», «Céline et Julie vont en bateau» et autres «Secret défense».

JEU DE PISTE

Les amateurs de ses films savent combien le cinéaste affectionne les jeux de piste, les fictions à tiroirs; Hèlène Frappat procède en quelque sorte à sa façon, émaillant son propos de clés ouvrant vers de nouveaux horizons. Point donc de lecture systématique de l'oeuvre, pas plus que de biographie stricto sensu: la première bénéficie d'une approche transversale la remettant en perspective, non sans en dégager magistralement les lignes de force. Quant au parcours du metteur en scène, l'auteur le retrace comme on accumule les indices de la jeunesse rouennaise à l'arrivée à Paris; de l'activité critique aux Cahiers dont il sera par ailleurs rédacteur en chef , où il témoigne tout à la fois d'audace, de clairvoyance et d'exigence, au passage «obligé» derrière la caméra.

De cette mosaïque d'éléments découle une perception aiguë de la réflexion sur la mise en scène animant Rivette. Des cinéastes de la Nouvelle Vague, il est celui dont la démarche ne s'est jamais départie d'un souci permanent de recherche, jusqu'à l'exemple extrême de «Out One». Non sans avoir veillé à toujours pouvoir «accueillir, au moment du tournage, moins l'improvisation que l'imprévu, moins l'improvisé que l'improviste»

Dans un souci de liberté constamment renouvelé, illustré notamment par son singulier rapport au texte.

Le corpus théorique est foisonnant, il aborde encore divers motifs privilégiés du cinéaste, au premier rang desquels le théâtre, mais aussi le double, ou, après la fillette menacée, la femme de trente ans actrice de sa propre vie «Qu'est-ce que le metteur en scène? Un homme qui apprend à l'actrice à s'orienter, sur la scène, d'elle-même.»

Viennent l'étayer différents éléments concrets témoignant d'une foi en la mise en scène comme lutte héroïque pour faire «surgir» le film. Mais encore les témoignages de proches et collaborateurs qui, de Bulle Ogier à Pascal Bonitzer, co-scénariste de ses films depuis «L'amour par terre», éclairent la démarche du cinéaste.

En guise de finale, Hélène Frappat reprend une déclaration que faisait Jacques Rivette au Monde, en 1983, dans un entretien avec Marguerite Duras. «Doit pouvoir être continué, c'est une formule que j'aimerais mettre à la fin de tous les films». Profession de foi magistralement rencontrée par un cinéaste, dont l'oeuvre n'aura eu de cesse de retravailler ses enjeux, chaque nouvelle expérience semblant s'y nourrir de la précédente.

Une oeuvre dont cette enquête, judicieusement titrée à double sens, permet de se forger une vision intime sans pour autant qu'elle ait livré tous ses secrets, cela va sans dire...

«Jacques Rivette, secret compris»,

par Hélène Frappat.

Ed. Cahiers du cinéma, 256 pp., 1013 F (25,11)

© La Libre Belgique 2001