Comme elle le confesse pendant son spectacle, Delphine Bertrand aime la chanson parce que le public "n'applaudit pas qu'une fois, à la fin, mais après chaque morceau..." C'est tout elle, cet aveu à la fois candide et retors. A l'image aussi de ses textes, gentiment libertins, hantés par le temps qui défait les amours, mais ancrés dans une séduction enfantine.

Cela s'appelle "Entre l'arbre et l'écorce" : un endroit, dit le proverbe, où il ne faut pas mettre le doigt. Or précisément, c'est ce qu'aime à faire Delphine Bertrand : toucher là où cela fait un peu mal, comme on caresserait une cicatrice encore vive. Du reste, les titres sont sans équivoques : "Coeur travesti", "Je ne reviendrai plus", "Ça m'fait froid", "J'ai du mal"... Comédienne issue du Conservatoire de Mons, elle a joué dans les productions de Théâtre en Liberté et aussi au Public. Mais l'écriture la tenaille : en juin 2004, elle présentait "Gradiva" au Théâtre de la Vie, puis "Le Prince meurtrier" à Seneffe l'année suivante. Ce qui ne l'empêche nullement de poursuivre dans la veine chansonnière. Pour les musiques, elle se repose sur Pascal Charpentier, artisan émérite du genre, et sur Christophe Destexhe, comédien lui aussi, qui signe des compositions aux tonalités à la fois lyriques et nostalgiques. Sur le premier album de Delphine Bertrand, qui sort ces jours-ci, ils se partagent presque à égalité les onze titres.

Rêves et blessures

En scène, cela donne une heure de récital pleine de charme où pointe à peine une touche de mièvrerie de proche en proche. Etayées par la contrebasse solide, chaude et enveloppante de Frédéric Wauters, les guitares tout en finesse de Jérôme Van den Bril et l'accordéon émotif de Philippe Hacardiaux, les chansons se posent avec évidence sur le plateau de la petite salle des Martyrs.

L'éclairage intimiste signale la grande maison d'enfants en bois et un panier de cadeaux aux emballages multicolores qui encadrent les artistes. Le public s'installe, savourant le pain d'épices que l'artiste a confectionné de ses mains pour tromper l'anxieuse attente du rendez-vous du soir et qu'elle offre dans un panier d'osier à l'entrée de la salle. Entre deux morceaux, Delphine raconte un souvenir d'enfance, enchantement ou désillusion : encore une friandise acidulée.

Quelque part entre Barbara et Carla Bruni, Delphine Bertrand possède un ton bien à elle. La voix modeste mais adroitement ajustée, elle dit des rêves et des blessures que tout un chacun peut partager. Entre la sage envie de "marcher dans la forêt" et l'attente folle des "mots qui vrillent, du regard qui torpille"...

Bruxelles, Théâtre de la place des Martyrs, jusqu'au 6 janvier. Tél. 02.223.32.08.