Envoyé spécial à Lyon

C’est un lieu qui évoque Mondrian par son alternance de blanc immaculé et de couleurs vives. Une table blanche, un clavecin blanc (qui, au final, se fera cercueil), des poufs rouges et blancs aux allures de tambour - le cirque, déjà -, des balançoires et, côté jardin, une immense volière. Aux cintres, d’immenses mobiles parachèvent le côté années 70 ou 80 du décor. Kätchen et Brühlmann, mais aussi Johann et Schmidt sont des clowns. Sophie, Charlotte et leurs petites sœurs des danseuses. Werther, chemise et pantalon noir portés sous une redingote d’un jaune éclatant, est peut-être un prestidigitateur. En tout cas, c’est de sa manche qu’il sort l’immense voile rouge qui symbolise son amour pour Charlotte.

Pour sa première mise en scène, Rolando Villazón n’a pas choisi la facilité de la lecture illustrative au premier degré. Il n’est pas tombé non plus dans les travers du Regietheater à l’allemande. Une sorte de juste milieu, s’appuyant sur la transposition de l’œuvre dans un univers qui, pour n’être pas intrinsèquement original (on peut même évoquer "Les enfants du paradis") offre sur le chef-d’œuvre de Massenet un regard inhabituel. Le rire, envers des larmes ? L’amour comme prison ? On sait le ténor mexicain adepte convaincu de la psychanalyse, et nul doute que sa lecture de "Werther" y puise son fondement.

On peut évidemment avoir des réserves sur tel ou tel aspect - accumulation de signifiés, scène finale manquant de tension dramatique, transitions parfois maladroites des lumières - mais le résultat, outre qu’il séduit esthétiquement, affiche une incontestable cohérence. Dans cet ouvrage qu’il connaît bien - voir ci-dessous - Villazón a manifestement quelque chose à dire. Il sait aussi - tout le plateau le confirme - diriger ses collègues chanteurs, et son travail scénique est de ceux qui, à raison, se fondent sur la partition autant que sur le livret.

Arrivé en cours de répétitions pour remplacer le chef initialement prévu, Leopold Hager conduit l’Orchestre de l’Opéra de Lyon avec l’efficacité et le lyrisme d’un grand Kapellemeister. Bien que connu surtout pour ses interprétations de Mozart et autres musiciens classiques, le chef autrichien se révèle en parfaite entente avec la musique de Massenet.

Mais la réussite de la soirée tient aussi à l’excellence du plateau. Le rôle-titre revient à Arturo Chacon-Cruz, déjà admiré l’an passé à Liège en Duc de Mantoue puis en Rodolfo : le ténor, mexicain lui aussi et manifestement adoubé par Villazón, offre un timbre solide et charnu à défaut d’être immédiatement séduisant et, si son intonation est parfois prise en défaut dans l’aigu, sa diction française est remarquable, et sa vaillance et sa présence sont incontestables. Karine Deshayes campe une Charlotte émouvante quoiqu’un peu retenue, entourée de deux chanteurs wallons décidément bien en vue sur les scènes internationales : Lionel Lhote chante, pour la première fois à la scène, un Albert avec ce qu’il faut de gaucherie et d’élégance (il restera à Lyon le mois prochain pour incarner Don Alfonso de "Cosi" et Leporello de "Don Giovanni" lors d’un festival Mozart Da Ponte !), tandis que - pour la dernière fois sans doute, car elle est désormais appelée à des premiers rôles - Anne-Catherine Gillet est la Sophie à la fois attachante et brillante qu’on connaît. Autres Belges (de source ou d’adoption) à l’affiche : Nabil Suliman (Johann) et Thibault Vancraenenbroeck qui signe les costumes.

Lyon, Opera, jusqu’au 7 février; www.opera-lyon.com