RENCONTRE

En boxe, il serait poids plume. Il a l'air doux, presque timide. Un tatouage dépasse de son tee-shirt. Aux terrasses animées du centre de Louvain-la-Neuve, il préfère les endroits plus tranquilles. Balade dans les rues plus vertes de la cité universitaire, arrêt sous un parasol, au calme. Là, Jean-Marc Mahy dévide le fil d'une vie moitié à l'ombre, moitié au soleil. A 37 ans, il en a passé 19 en prison.

Un souvenir imprime son enfance: un déménagement de Namur vers Bruxelles, à 8 ans. Ses deux frères vont vivre avec son père; Jean-Marc et sa petite soeur vont habiter avec leur maman et son «autre homme». «La première fois qu'on s'est vus, il m'a frappé», dit-il. Sans rancoeur. A l'époque, l'enfant, très jaloux, a une réaction extrême: il avale des médicaments - des laxatifs! - et rédige une lettre d'adieu.

Jeunes années bousculées par 14 changements d'école. «J'étais un ado un peu perturbé. On ne s'intéressait à moi que quand je me faisais remarquer.» Après les cours, ses copains rentrent à la maison; lui retrouve sa mère au bistrot, où elle travaille sans relâche. A 16 ans, deuxième tentative de suicide; son beau-père lui sauve la vie. Hospitalisation à Brugmann, unité 42, pendant 15 jours. A la sortie, Jean-Marc s'installe chez son papa, centraliste de nuit dans une société de taxis. Il se retrouve souvent seul à la maison. Premières «conneries» avec les bandes de jeunes de Jette et de Forest. Au cours d'une fugue, que ses parents ne signalent pas, l'adolescent se sent partir à la dérive. Il se rend spontanément au palais de justice de Bruxelles pour rencontrer un juge de la jeunesse: «Je voulais lui demander de me trouver une famille d'accueil.» Mais là, sans l'écouter, on lui prend ses empreintes et on le menotte. Une journée d'attente, une nuit en cellule. Le lendemain, enfin, le juge le reçoit. Cinq minutes. Pour lui dire qu'il doit retourner chez son père.

Tout allait bien...

A partir de là, c'est l'escalade. Deux mois plus tard, la bande de Forest «casse» une école. Jean-Marc se fait interpeller avec les autres. En septembre, il se retrouve face au juge. «Pour la première fois de ma vie, je passais un accord avec un homme.» Il s'engage à suivre une formation d'aide familiale à Cavell. «Je ne fumais pas, je rentrais tous les soirs, je sortais une fois par semaine, j'avais une petite amie.» Tout allait bien.

Jusqu'au 24 novembre 1984. A l'évocation de cette date, son visage se crispe. Ce samedi-là, il prend un verre avec des copains. Abdel et Alain viennent lui proposer «un coup très facile»: cambrioler un petit vieux à Waterloo. Abdel y est déjà allé deux fois; ça lui a rapporté 40.000 BEF... Les trois jeunes se rendent en fin d'après-midi chez l'octogénaire. Jean-Marc «baratine» le vieil homme pendant que les deux autres inspectent la maison. En vain. Quand Abdel entre dans la pièce, le vieux le reconnaît - et pour cause - et menace d'appeler la police. «En entendant ce mot, je n'ai pas accepté.» Tout allait bien; tout risquait de s'écrouler.

«Je lui ai donné un coup dans la nuque et deux au visage.» L'octogénaire perd connaissance. Les voyous continuent leur fouille. Mais l'homme s'est relevé. «Je lui ai redonné un coup de poing.»

Après avoir effacé les traces de leur passage, les jeunes quittent la maison avec un butin dérisoire: 240 FB. «Il ne saignait pas. On a pris son pouls: il ronflait.» Cinq jours plus tard, Jean-Marc apprend, via la presse, que l'octogénaire a été transporté à la clinique de Braine-l'Alleud, où il est décédé. Panique. Le jeune Mahy veut fuir à l'étranger. Le soir, un ami vient lui apporter un peu d'argent dans un café. A la table voisine, un indicateur de police surprend des bribes de conversation. Il comprend que Jean-Marc a donné rendez-vous à ses complices, une demi-heure plus tard. Il n'y a plus qu'à les cueillir.

Tout s'enchaîne très rapidement: interrogatoire à la BSR, juge de la jeunesse, prison de Saint-Gilles, en isolement strict - parce qu'il est mineur - pendant 15 jours. Où il tente d'oublier, de fuir ses responsabilités. Il lit beaucoup. «Jusqu'au procès, on ne se rend pas compte de ce qu'on a fait.» Il est conduit au centre fermé pour jeunes délinquants de Braine-le-Château. «Il y avait école le matin, sport l'après-midi... Ce qu'il me fallait pour me reprendre. Je préparais le jury central. C'était la première fois qu'on s'occupait de moi: j'étais hypermotivé.» Après 6 mois à Braine, c'est le drame. Jean-Marc vient d'avoir 18 ans. Le 30 mai 1985, le juge de la jeunesse se dessaisit du dossier Mahy et le renvoie devant la juridiction des adultes. «Il n'en avait rien à foutre: il se débarrassait de moi. C'était la facilité.» Le jour même, il entre à la prison de Nivelles.

Suicide ou évasion

«Je ne voulais pas rester. J'avais deux solutions: me suicider ou m'évader.» Il choisit la première. Au préau, il échange des Rohypnol contre une lame. Il perd un litre de sang. Mais les gardiens ont été avertis que le petit nouveau tenterait de s'ouvrir les veines. «Aujourd'hui, je dis heureusement...» Il est sauvé, «recousu comme un charlot» et placé en cellule avec deux codétenus chargés de veiller sur lui.

Mille projets d'évasion lui trottent dans la tête. Il se met en cheville avec un dealer. Au préau, ils parlent trop et trop fort. Le 25 avril 1986, veille de son dix-neuvième anniversaire, Jean-Marc est transféré à Forest, pour suspicion d'évasion. Après de nouveaux incidents, Mahy est placé en isolement total, pendant 4 mois. «Je ne pouvais pas le supporter. Le psychologue de la prison, qu'on appelait l'Indien, donnait tous les médicaments qu'on demandait. J'étais dans le gaz du matin au soir.»

Enfin, c'est le procès, devant la cour d'assises de Bruxelles, le 17 septembre 1986. «Je savais que mon destin allait se jouer. La seule chose qui comptait, c'était de ne pas prendre le max.» Le verdict tombe: coupable. Il prend 18 ans ferme. Seul espoir: tomber sur une «bonne» prison. On l'envoie à Arlon. Sans suivi psychologique. Une idée fixe lui tourne à nouveau dans la tête: s'évader. Le 13 avril 1987, Yvon, terreur des petits bals de province, lui donne rendez-vous à la salle des sports. Jean-Marc ne connaît pas le modus operandi, mais il sait que c'est pour ce soir. Il écrit une lettre de rupture à sa petite amie. Yvon a piqué un poinçon - pour raccorder les raquettes de tennis - à la salle de travail.

Il est 20h30: c'est la fin des activités. Tout va très vite. Ils sont quatre à tenter la belle. Ils coincent un surveillant entre deux grilles, le poinçon sur la nuque. Il n'a pas les clés. Un autre gardien arrive, avec le trousseau. «J'ai un coup d'adrénaline. Je lui donne une gifle à travers la grille. Le sang gicle sur mon training blanc.» Résultat: une double fracture du visage. Jean-Marc ne s'explique toujours pas «cette violence à l'état pur». Dans la rue, les évadés arrêtent une Opel Kadett. Jean-Marc éjecte le conducteur. Un morceau de veste lui reste dans les mains. «Les experts m'ont expliqué que j'avais eu une réaction physiologique animale due à un coup de stress.» Il est 20h35, les gendarmes arrêtent leurs combis devant la prison d'Arlon. Le quattuor a déjà pris la fuite, laissant l'otage sur le trottoir.

Commence une cavale de 14 heures, qui se terminera en tragédie. Les truands cherchent des armes. Ils projettent d'attaquer une station-service. «On avait besoin d'argent.» A Bastogne, ils se procurent un couteau à cran d'arrêt. Ils lancent un pavé dans la vitrine d'un magasin de sport censé vendre des armes à feu. Ils n'en trouvent pas mais emportent des vêtements de rechange. Une connaissance leur fournit une carabine 22 long; ils se partagent 100 balles. Arrêt dans une grange, au grand-duché de Luxembourg. Pendant que les autres dorment, Jean-Marc s'entraîne à tirer. «Je n'avais jamais touché une arme.»

«L'arme est redevenue lourde»

Le lendemain, ils prennent un verre dans un café du quartier chaud de la gare de Luxembourg-ville. Un client lève les yeux de son journal. «Il y avait nos photos.» Ils passent en face, au «Troubadour». Deux gendarmes luxembourgeois entrent dans l'établissement et demandent leurs papiers aux évadés. Tout va de nouveau très vite. Yvon hurle aux autres de prendre les revolvers des gendarmes. Un premier coup de feu part. Il ricoche sur le ceinturon d'un gendarme. «Je me suis retrouvé avec son arme en main.» Jean-Marc se retourne. Le collègue est là, campé sur ses jambes, en position de tir. Un nouveau coup de feu claque. «J'ai senti une chaleur sur le front. J'étais convaincu qu'il m'avait tiré dessus.» Les truands se ruent à l'extérieur, dans la confusion générale. «On s'est arrêté 50 mètres plus bas. L'arme est soudain devenue lourde, comme un retour à la réalité.» Des sirènes de police hurlent dans la rue.

Le 14 avril 1987, à 10h50, Jean-Marc Mahy est arrêté avec ses complices de cavale. Pendant la fouille à la prison de Schrassig (grand-duché de Luxembourg), le gamin de 19 ans crâne encore. Le lendemain, il arrive au palais de justice «comme un ministre». Il y a des voitures de police partout. Le juge d'instruction lui signifie qu'il est inculpé d'assassinat. Jean-Marc crie, incrédule: «Ce n'est pas possible. Je n'ai tué personne!» Le juge lui apprend qu'un gendarme est mort; que c'est lui qui a tiré. Plus tard, les spécialistes en balistique établiront que la balle qui a tué était la troisième. La seconde est restée dans le barillet: cela arrive une fois sur un million... «J'avais appuyé instinctivement sur la détente, avec une force décuplée, animale.» L'assassinat sera requalifié en meurtre.

Une heure avec un être humain

Dans la tête de Jean-Marc Mahy, tout bascule. Retour à Schrassig, les yeux rivés au sol. Une nouvelle détention commence, dans le terrible bloc E. Il y restera 36 mois, en isolement total, au seul contact des gardiens. «C'est la guillotine des temps modernes. A la fin, tu frôles la folie.» En cellule, avec une «promenade» - seul toujours - au préau, une cuve de 2 mètres sur 3 avec des vitres sans tain. «J'en arrivais à parler à haute voix, pour sentir que j'existais.» Il a juste droit à une radio et à un rendez-vous mensuel avec une visiteuse de prison. «Une heure par mois, je pouvais parler à un être humain.»

Derrière une vitre, un aumônier lui explique qu'il ne peut rien faire pour son âme de criminel. Mais il lui donne une Bible et un chapelet. «J'ai commencé à prier. Pour moi, le procès n'arriverait jamais. Cette fois, je ne voulais pas me rater.» Comment se suicider dans une cellule vide, où les repas, tous aliments mélangés, sont servis dans une gamelle en plastique? Quand, toutes les 6 minutes, un gardien vient lever le judas? - «Je battais Dutroux d'une minute.»

Une nuit, il essaie de se pendre avec le câble de la radio. Deux tentatives infructueuses. «Ce jour-là, je ne suis pas monté au ciel. C'est le ciel qui est descendu à moi. J'ai senti une présence dans ma cellule. C'était une expérience presque mystique. J'ai eu une terrible crise d'angoisse. J'ai été très, très loin.»

Décembre 1987. Après un an et demi au bloc E, c'est le procès, qui se déroule exclusivement en luxembourgeois et en allemand. Verdict: les travaux forcés à perpétuité pour la mort du gendarme. «J'avais 20 ans et devant moi, un demi-siècle de prison. Je sentais venir la folie.» Il survit pourtant 18 mois de plus dans le «couloir de la mort». Surtout, il commence à dénoncer les conditions de détention du bloc. Ses lettres franchissent les murs de Schrassig. Deux députés luxembourgeois interpellent le ministre de la Justice. Jean-Marc écrit lui-même au Garde des Sceaux pour expliquer les conditions de détention inhumaines et dégradantes dans «le couloir de la mort» de Schrassig. Amnesty International s'en mêle. Le Bloc E sera fermé. «C'est mon plus beau combat.»

Suite au raffut provoqué par sa campagne de presse, le Belge Mahy devient indésirable au Luxembourg. En février 1992, il est transféré à la prison de Lantin, cellule 6311. Une autre galère commence. Le papier alu et les burettes circulent dans le préau, comme la «rabla» (héroïne en arabe). «A part quelques joints, je ne connaissais pas la drogue.» Dans sa section, il n'y a que des dealers et des tox. Mahy plonge, comme les autres.

Paradoxalement, le jeune homme rencontrera aussi l'amour à Lantin. Laurence, puis Rachida, détenues dans l'aile en face. A l'évocation de ces prénoms, l'émotion affleure sur le visage de Jean-Marc. Il devra apprendre le «langage de la chaussette» - celui de l'amour à Lantin. «On met une chaussette blanche autour du poignet et on trace les lettres, à l'envers, avec de larges mouvements. Il m'a fallu deux mois pour arriver à lire...» La nuit, les lampes de chevet prennent le relais des chaussettes. Elu délégué des détenus à Lantin, Jean-Marc Mahy obtient des parloirs intimes, où les prisonniers se retrouvent en tête-à-tête avec leurs compagnes. Il est aussi heureux d'avoir convaincu l'administration pénitentaire d'accorder 20 € par mois aux détenus indigents. Il se battra encore pour faire ouvrir des «relais parents-enfants» à l'intérieur des prisons.

«J'en avais marre de la drogue»

En janvier 1997, après une dispute avec des dealers, Jean-Marc Mahy est transféré à la prison de Verviers, a priori plus pépère. «J'en avais marre de la drogue.» Mais à Verviers, il y a 60 condamnés à mort ou à perpétuité, qui n'ont plus rien à perdre. La réalité se révèle terrible. «Je n'avais jamais vu une prison aussi violente. Question drogue, c'était encore pire qu'à Lantin.» A la messe de Noël, célébrée intra muros, il fait la connaissance de Dominique, qui chante dans la chorale. «On se voyait 3 fois par semaine. C'est avec elle que j'ai connu les parloirs intimes. On est restés un an ensemble.» Après la rupture, il retombe dans l'héroïne.

En 1998, le tribunal tranche enfin pour la prise d'otage du gardien de la prison d'Arlon lors de son évasion... de 1987: il y a prescription. Soulagement. Après 14 ans derrière les barreaux, l'horizon se débouche légèrement. Espoir d'une libération conditionnelle à moyen terme. En septembre 2000, ils est transféré à Marneffe, où il suit une formation d'horticulture. Sa réputation l'y a précédé. Son codétenu s'évade? On le suspecte d'être de mèche. Transfert à Huy pendant un mois. Trois grammes de drogue par semaine. Retour à Marneffe. Il se désintoxique tout seul, sans aide. Mais quand les surveillants découvrent un paquet d'héroïne dans un percolateur, Mahy est envoyé à Lantin. Après avoir été innocenté pour le deuxième incident de Marneffe, il est transféré en juin 2001 à la prison de Namur, où il restera plus de deux ans. «Je devais encore apprendre l'autorité.» Il étudie, travaille, tient les comptes, organise la bibliothèque... Le 16 septembre 2003, après 19 ans de prison, Jean-Marc Mahy est libéré sous conditions. C'était il y a un an. Un siècle.

© La Libre Belgique 2004