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S’il y a une question que je ne me pose jamais, c’est bien celle-là. Un écrivain est quelqu’un qui écrit tous les jours, selon des horaires fixes, quelle que soit son humeur. Ou le temps qu’il fait. Pourquoi écrire quand il fait beau ? Le beau temps est propice à la lecture. Quoi de mieux qu’un bon roman tenu à pleines mains au fond de son jardin ?

Lire, c’est encore écrire. La meilleure manière de tuer le temps. Comme dit Roland Dubillard : "S’il fallait écrire les livres qu’on achète, au lieu de les lire, personne n’en achèterait". L’écrivain ne sert à rien. Pas plus aujourd’hui qu’hier. Et moins encore demain. Comme dit Marguerite Duras : "Tout le monde peut devenir écrivain comme tout le monde peut devenir électricien". À quoi sert-il donc d’écrire ? À rien, évidemment. Écrire ne sert qu’à écrire. Comme dit Ernest Hemingway : "Un écrivain doit écrire". Il n’y a pas d’autre raison d’écrire.

L’écrivain est seul. Il exerce une fonction qui n’est comparable à aucune autre. C’est inutile comme dit Pessoa. C’est une sécrétion comme dit Céline. L’écrivain ne peut pas vivre sans écrire. Personne ne l’y oblige. Qui voudrait être à sa place ? Comme dit André Baillon : "Écrire, c’est comme quand on a mal aux dents, on envie les autres qui n’ont pas mal".

Alors, pourquoi écrire ? J’écris pour qu’on m’aime, dit Jean Genet. J’écris pour ne pas être fou, dit Georges Bataille. J’écris pour ne pas être un assassin, dit Pierre Mac Orlan. L’écrivain écrit pour de multiples raisons. Toutes sont valables. Aucune ne compte. Demande-t-on à une fleur pourquoi elle pousse ?

Et maintenant, une petite anecdote. Elle concerne Henri Michaux, le plus grand écrivain belge de tous les temps, tous domaines confondus. Trois volumes en Pléiade. Autant que Simenon. Il naît à Namur, rue de l’Ange. Son père vend des chapeaux et des parapluies. Michaux exècre son nom. Il veut être de nulle part. Il parcourt le monde. Et se fait naturaliser français, en mai 1955. "Le fait d’être belge, c’est comme un carcan", dit-il. Il n’y retourne jamais, dans ce "foutu pays". Un jour, lui vient le besoin de revoir Namur après une absence de trente ans. Autant boire le poison jusqu’à la lie. Il fait le tour de quatre librairies qui comptent dans sa ville natale, qui n’est pas encore la capitale de la Wallonie. Il demande si on a des livres de lui. Il se présente. Tous les quatre répondent : "Henri Michaux, on connaît pas ça, monsieur".

Tout est dit. Écrire ne sert à rien. L’écrivain est l’être le moins utile de la terre. Il sert à tout puisqu’il ne sert à rien. Le monde ne peut rien pour lui. L’écrivain ne peut rien pour le monde. Les livres sont comme le vent. Un livre est la lumière du monde. Il rend les choses plus belles. Il est ce que l’homme, depuis la nuit des temps, fait de mieux. Le vent ne sert à rien. C’est comme la buée. C’est comme le vide. C’est comme le rêve. C’est comme la vie. L’écrivain aujourd’hui ne sert à rien. Il est indispensable comme le beau temps.