DOSSIER

2005 a été déclarée «année mondiale de la physique». On y célèbre le centième anniversaire de l'«année miraculeuse» («annus mirabilis») où le jeune Einstein publia cinq articles fondamentaux qui bouleversèrent toute la physique (lire le «Grand angle» du 10 février). Mais on commémore aussi, ce 18 avril, le 50e anniversaire de la mort du savant, né en 1879. Il s'éteignit à 1h15 du matin dans sa chambre de l'hôpital de Princeton, la ville où il résidait depuis 1933, poursuivant ses recherches à l'«Institute for advanced studies». La veille, le 17 avril 1955, il demandait encore à sa secrétaire, Helen Dukas, de lui apporter sur son lit de quoi écrire afin de poursuivre, malgré la douleur physique, ses réflexions sur la structure rationnelle de la réalité. Il poursuivait toujours sa quête pour comprendre ce qu'il appelait « le sourire de marbre de la Nature implacable».

De nombreux livres sortent à cette occasion (lire ci-contre). Franklin Lambert, professeur de physique théorique à l'ULB et directeur adjoint des Instituts Solvay, prépare un ouvrage sur les liens entre Einstein et la Belgique car il se dit « outré » par la manière avec laquelle on a occulté ces rapports, allant jusqu'à publier partout la célèbrissime photo du premier congrès Solvay où l'on vit le jeune physicien avec toute la crème de la physique mondiale, sans rappeler qu'il avait lieu à Bruxelles! Ses découvertes sont passionnantes.

Einstein avait un oncle, César Koch, le frère de sa mère, qui s'était installé à Anvers dans les années 1890. Il aida le jeune Einstein quand ce dernier était à Zurich en Polytechnique, en lui payant les 800 francs suisses nécessaires pour acquérir la nationalité suisse qu'Einstein n'abandonna jamais. Il lui envoya aussi 100 francs suisses chaque mois. En guise de reconnaissance, le jeune savant envoya à son oncle son premier texte scientifique, en 1894 ou 1895, quand il avait tout juste 16 ans. Cet article sur « l'influence d'un champ magnétique sur l'étude de l'éther » est longtemps resté en Belgique dans la collection Koch-Ferrard, mais la famille l'a vendu à Londres dans les années 1990.

Einstein entretint une correspondance suivie avec sa famille belge. Les descendants de César Koch se souviennent des visites du «cousin Albert»: « Il ne mettait pas de cravate mais des pompons ( sic ). Et il portait bien des chaussettes contrairement à la légende. Il était gourmand et on préparait pour lui de bons petits plats. Pendant la guerre, quand il était à Princeton, il nous envoyait des delikatessen». César Koch, qui déménagea à Liège puis à Court-Saint-Etienne, avait une fille, Suzanne, et des petits-enfants, Suzanne Gottschalk et Lucienne Tréfois. Parmi ses arrière-petits-enfants se retrouve la musicologue Jean Ferrard. Quand César Koch déménagera à Liège, Einstein lui rendit visite et fit de longues promenades dans la cité mosane.

On connaît la complicité qui unit Einstein et la reine Elisabeth. Les Archives du Royaume conservent les 24 lettres échangées entre la Reine et le savant. Elles sont significatives des liens scientifiques entre Einstein et la Belgique. En 1909, Albert Einstein a pu rencontrer Ernest Solvay à l'université de Genève où tous deux furent nommés honoris causa. Le physicien Walther Nernst, chargé par l'industriel belge d'inviter la crème des physiciens mondiaux, envoie ensuite une lettre au jeune Einstein (32 ans), déjà célèbre pour ses articles de 1905 où il expliquait sa théorie de la relativité restreinte et expliquait l'effet photoélectrique, un article pour lui «plus révolutionnaire» encore que la relativité. Einstein participe à ce célèbre premier congrès Solvay de 1911 à l'hôtel Métropole. On le voit, sur une photo, décontracté fumant nonchalamment un cigarillo, près de Langevin, tandis que Marie Curie est assise et devise avec Poincaré. Einstein assistera aux conseils Solvay de 1911, 1913, 1927 et 1930. Il n'a pu venir à celui de 1921, étant à cette date aux Etats-Unis pour collecter des fonds au profit de l'université hébraïque de Jérusalem. Il refusera, d'autre part, de venir au conseil de 1924 par solidarité avec le physicien Sommerfeld qui n'avait pas été invité pour avoir signé un manifeste «nationaliste» allemand pendant la guerre. En 1927, Einstein fait partie du comité scientifique des conseils et est reçu au Palais où il deviendra un hôte régulier. La Reine est de l'Allemagne du Sud, comme Einstein. Leurs lettres de 1929 à 1955 sont rédigées en allemand et ils parlent tous deux avec le même accent du sud. Ils aiment la musique et jouent ensemble du violon.

Catherine Barjanski, qui enseignait la sculpture à la Reine, réalisa un buste d'Einstein que la Reine offrit bien des années plus tard au prix Nobel, Ilya Prigogine. Quand Einstein reçoit une lettre d'invitation du Roi, il en parle comme d'un carton « du mari du second violon ». Einstein est frappé par la frugalité des repas au Palais où l'on mangeait végétarien.

Les conseils Solvay auxquels Einstein participa furent très importants. Celui de 1911 est celui qui officialise l'importance de la révolution quantique. Celui de 1930 vit s'affronter les thèses de Bohr et d'Einstein sur la mécanique quantique, Einstein estimant, contrairement à Bohr, que la mécanique quantique ne pouvait être le dernier mot et qu'il devait y avoir une théorie qui éliminerait l'importance du hasard et de l'incertitude dans la révolution quantique.

Il voyage alors énormément. Il a terminé en 1915 sa théorie de la relativité générale et poursuivra une grande période créatrice jusqu'en 1925, se vouant ensuite à une quête obstinée d'une théorie qui unirait toutes les forces de l'univers. Il n'y aboutit jamais. La théorie actuelle des super-cordes étant ce qui se rapproche le plus du rêve d'Einstein.

En 1929, Einstein se remarie avec sa cousine Elsa et s'installe pour la première fois dans sa maison à lui, un chalet de bois à Berlin. En 1930, il commence des séjours réguliers aux Etats-Unis, passant les hivers au Caltech en Californie. Pour y aller, il passait par Anvers, y prenant le «Belgenland», le bateau de la «Red star lines». Mais en 1932, les élections amènent les nazis au Reichstag. Einstein est juif et il s'est mouillé dans la lutte contre les nazis. Il prend prudemment le large en passant un mois à Spa sur une idée de sa famille liégeoise, à Frahinfaz, logeant à l'hôtel Jamar. Il y reçoit les dirigeants socialistes Emile Vandervelde et Jules Destrée. Einstein a toujours eu des sympathies socialistes (mais jamais communistes).

Rencontre avec Ensor

Il accepte alors l'offre d'Abraham Flexner de travailler à mi-temps pour le tout nouvel «Institute for Advanded Studies» de Princeton. Il s'embarque pour New York et la Californie. Il rentre ensuite pour la dernière fois en Europe, débarquant à Anvers le 18 mars. Il a appris sur le bateau que les nazis ont perquisitionné sa maison de Caputh et saisi tous ses biens y compris son petit voilier. Sur invitation du professeur Arthur De Groodt, il accepte de loger trois jours à Mortsel au château de Cantecroy. Il renonce à sa nationalité allemande. Les journaux titrent «C'est en Belgique que la voix d'Einstein, qui a cessé d'être allemande, est devenue universelle». L'épouse de De Groodt se rend à Coq-sur-Mer et y loue la villa «Savoyarde» pour les Einstein, qui s'y installent dès le 1er avril. Les belles-filles, sa secrétaire Hélène Dukas et son assistant Walther Mayer les y rejoignent le 12 avril. Einstein résidera à Coq-sur-Mer pendant les six mois qui le séparent de son départ définitif pour l'Amérique. Il y travaille et reçoit quelques visiteurs de marque, dont un déjeuner au Coeur-Volant avec le ministre Anatole de Monrie et James Ensor. Il passe le mois de juin en Angleterre et en Ecosse, et se trouve mêlé dès son retour, début juillet, à l'affaire Dieu-Campion, deux pacifistes belges condamnés pour objection de conscience. Le Roi consulte Einstein, célèbre pour son combat pacifiste, mais qui, compte tenu du danger nazi, refuse de cautionner Dieu et Campion. Romain Rolland et Bertand Rossel lui en voudront. Einstein donne encore un concert de violon au Kursaal d'Ostende en présence de la reine Elisabeth. Un peintre local, A.Blomme, fait son portrait et l'accueille chez lui pour sa sécurité car sa tête a été mise à prix. Il quitte la Belgique en septembre.

© La Libre Belgique 2005