Marc Filipson, le patron des librairies Filigranes en Belgique, a ordonné ce mercredi le renvoi de toutes les copies de l’ouvrage, qui fait scandale, de Richard Millet, "Langue fantôme suivi d’Eloge littéraire d’Anders Breivik". "Nous nous portons en faux contre les thèses qui y sont développées. Nous saluons, à l’instar de dizaines d’auteurs, l’article de l’écrivaine Annie Ernaux dans "Le Monde" qui dénonce, notamment, "des propos qui exsudent le mépris de l’humanité et font l’apologie de la violence au prétexte d’examiner, sous le seul angle de leur beauté littéraire, les "actes" de celui qui a tué froidement, en 2011, 77 personnes en Norvège. L’idée que Richard Millet est toujours éditeur chez Gallimard me fait froid dans le dos", ajoute Marc Filipson.

L’éditeur incriminé a réagi en parlant de "refus de vente considéré comme un délit en France". "Comment peut-il parler d’apologie du crime pour justifier son refus alors que par trois fois l’auteur condamne avec la plus grande fermeté les tueries de Breivik?"

Richard Millet, né en 1953, écrivain et éditeur chez Gallimard, a publié chez Pierre-Guillaume de Roux un essai intitulé "Eloge littéraire d’Anders Breivik", dans lequel il s’en prend au multiculturalisme et à la perte de repères identitaires à l’origine, selon lui, du geste du tueur. Frappé par la "perfection formelle" des actes du tueur, Richard Millet lui prête une "dimension littéraire" qui aurait été mal comprise et mal interprétée par la presse : seule une littérature qui ose s’intéresser à la question du mal serait valable à une époque où le divertissement domine, et donc l’insignifiance. Certes, Richard Millet condamne le massacre perpétré par Breivik mais c’est pour mieux nous asséner une prose nauséabonde. Selon lui, le tueur norvégien "est un enfant de la ruine familiale autant que de la fracture idéologico-raciale que l’immigration extra-européenne a introduite en Europe depuis une vingtaine d’années, et dont l’avènement avait été préparé de longue date par la sous-culture de masse américaine, conséquence ultime du plan Marshall".

Mais malgré ces pseudo-explications, la polémique a vite enflé, beaucoup jugeant cette publication incompatible avec les fonctions de Millet chez Gallimard, d’autant qu’il avait déjà publié des textes provocants. Ce lundi, on apprenait qu’il était parti de chez Gallimard en "claquant la porte" mais sans qu’on confirme qu’il y arrête sa fonction d’éditeur. Dans une tribune parue dans "Le Nouvel Observateur", Jean-Marie Le Clézio, prix Nobel de littérature, avait dénoncé fortement le pamphlet de Richard Millet, "lugubre élucubration". Mais c’est la tribune que l’écrivaine Annie Ernaux a publiée dans "Le Monde" qui fut décisive. Elle y déclare que ce "pamphlet fasciste [ ] déshonore la littérature", 119 écrivains l’approuvant, dont de nombreux auteurs de chez Gallimard, de Jean-Noël Pancrazi à Le Clézio en passant par Alain Mabanckou, Boualem Sansal, Jean Rouaud, Tahar Ben Jelloun, Jean-Baptiste Del Amo, Philippe Forest, Jean-Baptiste Gendarme, Nathalie Kuperman ou encore Oliver Rohe.

Extraits du texte d’Annie Ernaux : "J’ai lu le dernier pamphlet de Richard Millet, dans un mélange croissant de colère, de dégoût et d’effroi. Celui de lire sous la plume d’un écrivain, éditeur chez Gallimard, des propos qui exsudent le mépris de l’humanité [ ]. Des propos que je n’avais lus jusqu’ici qu’au passé, chez des écrivains des années 1930. Je ne ferai pas silence sur cet écrit à la raison que réagir renforce la posture de martyr, d’écrivain maudit, qu’il s’est construite. Ou qu’il s’agirait là d’un délire, d’un "pétage de plombs" ne méritant pas une ligne. C’est dédouaner facilement la responsabilité d’un écrivain réputé pour savoir manier la langue à merveille. Richard Millet est tout le contraire d’un fou. Chaque phrase, chaque mot est écrit en toute connaissance de cause et, j’ajouterai, des conséquences possibles. Traiter par le silence et le mépris un texte porteur de menaces pour la cohésion sociale, c’est prendre le risque de se mépriser soi-même plus tard. Parce qu’on s’est tu. Je ne me laisserai pas non plus intimider par ceux qui brandissent sans arrêt, en un réflexe pavlovien, la liberté d’expression et le droit des écrivains à tout dire - on attend donc un "Eloge littéraire de Marc Dutroux" -, hurlant à la censure pour bâillonner celui ou celle qui, après avoir examiné de quoi il retourne dans cet opuscule, ose - quelle audace ! - s’interroger sur les responsabilités de son auteur au sein d’une maison d’édition."