Frédéric Lenoir, entre le renouveau religieux et le développement personnel

Portrait : Éric de Bellefroid Publié le - Mis à jour le

Le philosophe surfe entre le renouveau religieux et le développement personnel.

Toujours souriant, affable, jovial. Des yeux complices emplis d’une lumière tendre. Frédéric Lenoir était-il conçu comme cela, ou s’est-il ainsi fabriqué ? C’est bien le moins, en tout cas, pour quelqu’un qui traite du bonheur et de la vie intérieure à perte de vue, et qui vient encore, en novembre 2015, de publier "La puissance de la joie" (Fayard). Soit quelques jours après les effroyables attentats de Paris.

Plus de 2,5 millions d’exemplaires de livres vendus en dix ans. "Le bonheur se vend bien !", souriait récemment "Le Canard enchaîné" sous le titre : "Le gourou de la fortune", soulignant que sa dernière "Puissance de la joie" faisait un malheur en librairie. C’est l’art consommé d’un philosophe et sociologue, chercheur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), ancien directeur du "Monde des religions", qui a bien compris que la quête de sens individuelle a pris le pas sur la quête à la messe du dimanche.

Moins polémique que Tariq Ramadan - c’est une litote -, infiniment plus consensuel que Michel Onfray - c’est presque un pléonasme -, on pourrait dire, en termes sportifs cette fois, que le personnage, né le 3 juin 1962 à Madagascar, surfe sur une onde à deux versants, les religions et les spiritualités. Entre le New Age et le développement personnel, l’une peut-être des dernières idéologies de notre temps, en dehors (et à cause) d’un capitalisme ravageur et triomphant.

De gros vendeurs d’âme comme Boris Cyrulnik ou Thomas d’Ansembourg n’ont pas fait autre chose. C’était même l’objet d’un ouvrage mal connu, signé par un jeune sociologue belge, Nicolas Marquis, lauré pourtant de l’estimable prix "Le Monde" de la recherche universitaire : "Du bien-être au marché du malaise. La société du développement personnel" (Puf, 2014), qu’il résumait en ces mots : "Le développement personnel est l’une des institutions les plus frappantes des sociétés individualistes : son succès permet de comprendre les façons dont nous donnons, au quotidien, du sens à notre existence".

Cela, justement, Frédéric Lenoir l’a parfaitement bien capté. Il n’entre pas d’ailleurs dans nos intentions de mettre sa sincérité en doute. A fortiori, en un temps où l’on voit perpétrée au nom de Dieu, chaque jour, une violence baveuse et barbare sans égale. Discernant au reste entre l’indignation individuelle et la réponse politique aux extrémismes religieux (voir notre entretien ici), il plaide résolument pour la compréhension mutuelle, le dialogue et la fraternité entre les différentes confessions, sans en aucune manière jeter l’opprobre sur l’islam en tant que tel.

Enfant de Socrate, de Jésus et de Bouddha, mais disciple de Nietzsche et Spinoza aussi, non moins que de l’abbé Pierre ou d’Hubert Reeves, Frédéric Lenoir a déjà commis une bibliographie impressionnante, à une cadence et des tirages vertigineux, qui n’est pas restée indifférente à l’engouement éditorial presque insensé que suscita il y a une dizaine d’années le "Da Vinci Code" de Dan Brown. Il crève décidément les yeux que la question religieuse, comme y avait prophétiquement insisté André Malraux au siècle dernier, reviendrait au centre du nouveau millénaire; comme en a par ailleurs si bien témoigné la controverse, guère lointaine, entre les darwiniens et les créationnistes.

Dans "La puissance de la joie", sur les pas de Tchouang-tseu également, l’écrivain-philosophe s’en est allé quérir une sagesse qui transcende toutes les peines de l’existence. Il y va d’un consentement à la vie tout entière, plus intense et plus profond que le plaisir, et plus concret que le bonheur; d’une expression de notre puissance vitale, de notre désir. Se référant au vitalisme d’Henri Bergson, un peu oublié de nos jours mais qu’il tient pour le "philosophe du vivant", il cite cette jolie phrase : "La nature nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie".


La puissance de la joie Frédéric Lenoir/Fayard/212 pp., env. 18 €

Rencontre avec Frédéric Lenoir le dimanche 21 février à 15, au Théâtre des Mots.