Qui aurait imaginé qu'un jour le camp de la paix ferait cause commune avec Ariel Sharon pour obtenir l'évacuation de la Bande de Gaza? Mais pour quelle solution?

Asbl Dor Hashalom (1)

La vie politique israélienne a toujours été compliquée et pleine de rebondissements. Cela étant, peu d'observateurs auraient imaginé qu'un jour le camp de la paix ferait cause commune avec Ariel Sharon - l'homme qui incarna la colonisation des territoires - pour obtenir l'évacuation de la Bande de Gaza. En réalité, la constitution de cette alliance improbable ne s'explique pas par la conversion tardive du Likoud à la cause de la paix mais par le choix d'une «myopie consentie» de chaque partenaire: ils ont accepté de faire un premier pas ensemble sans savoir où ils iraient ensuite.

Pour comprendre cette stratégie étonnante, il faut présenter les trois types de «solutions» à long terme qui sont envisagées au sein de la société israélienne.

- L'annexion pure et simple des territoires occupés et le refus de la citoyenneté à la population palestinienne qui y vit pour éviter que ceux-ci ne puissent peser dans la gestion de l'Etat. La mise en oeuvre de ce projet reviendrait à établir un système identique à celui de l'apartheid sud-africain, il n'est soutenu que par l'extrême droite et la frange dure du Likoud.

- L'imposition par la force d'un redécoupage territorial qui verrait l'annexion par Israël d'une partie large mais relativement peu peuplée de la Cisjordanie. L'objectif inavoué serait de conserver un maximum de terre avec un minimum de non- Juifs dessus et de trouver ainsi l'équilibre «optimal» entre une logique expansionniste et le souci de préserver une forte majorité juive au sein de l'Etat d'Israël. Le tracé actuel du Mur de séparation semble s'inscrire dans cette logique annexionniste.

- La négociation d'un accord basé pour l'essentiel sur le droit international, comprenant les démarches suivantes: l'évacuation des colonies; l'établissement de deux Etats - l'un à majorité juive et l'autre à majorité arabe sur base des frontières de 1967 avec d'éventuels échanges de territoires; le partage de Jérusalem; et (au minimum) un dédommagement financier pour les réfugiés palestiniens. L'initiative de Genève constitue aujourd'hui l'incarnation politique la plus aboutie de cette voie.

L'actuel plan de désengagement de Gaza est en contradiction évidente avec la première piste - il a donc provoqué la colère de la frange extrémiste des colons - mais peut tout aussi bien aboutir à un redécoupage territorial imposé qu'à la négociation d'un accord équilibré. Ce plan recueille donc un large soutien - y compris du camp de la paix - chacun espérant imposer sa solution sur le long terme.

Si le camp de la paix veut emporter ce combat à venir, il doit faire preuve de lucidité et de détermination. Dans la mesure où le gouvernement actuel mène une politique de colonisation active en Cisjordanie et poursuit la construction d'un mur qui va largement au-delà de la ligne verte, tout porte à croire qu'il s'inscrit dans la perspective d'un redécoupage territorial. Il est difficile de savoir si c'est par faiblesse ou par conviction que le parti travailliste participe à cette dynamique mais cette participation ne doit pas affecter la stratégie du camp de la paix: il faut consacrer autant d'énergie à dénoncer cette stratégie de long terme qu'à soutenir le plan d'évacuation actuel.De manière plus générale, pour que la voix de la paix soit écoutée en Israël, il faut que ceux qui s'expriment en son nom cessent de nourrir des espoirs creux et se préparent à un affrontement avec une large partie de l'establishment israélien. Lors d'un récent voyage en Israël, nous avons eu l'occasion de discuter de ces questions avec l'ensemble des composantes du camp de la paix israélien mais aussi avec des acteurs associatifs et politiques de la société palestinienne. A la fois mobilisés et sceptiques, ils portent un regard lucide sur les années difficiles qu'ils viennent de traverser et s'interrogent sur la suite des événements. De ces différentes rencontres émergent quelques constats, que nous voudrions partager ici.

Découragé par l'échec de Camp David II et le lancement de la seconde Intifada, le camp de la paix s'est laissé entraîner dans une logique de consensus national idéologiquement bancale. Il y a perdu une partie de son identité et de sa crédibilité. Affaibli, il est resté pendant longtemps inaudible. Nos interlocuteurs en ont conclu qu'il est essentiel de toujours maintenir une ligne claire et de ne pas sacrifier ses principes sur l'autel du soi-disant «intérêt national».

De plus, après 40 ans de contrôle militaire de la Cisjordanie et de Gaza, il faut admettre le fait que l'armée israélienne adopte des comportements similaires à ceux de n'importe quelle armée d'occupation. Certaines recrues traitent avec mépris les civils palestiniens, la hiérarchie militaire couvre certaines bavures et il arrive fréquemment que les services de presse de l'armée manipulent l'information donnée aux journalistes. Ces dérives, révélées et dénoncées par les appelés eux-mêmes, témoignent s'il en était encore besoin que l'armée ne peut plus être considérée comme un acteur neutre dans la dynamique politique interne et que sa place dans la société israélienne doit pouvoir être remise en cause.

CÔTÉ PALESTINIEN, LA GESTION DE L'APRÈS-ARAFAT A LIBÉRÉ LES TENSIONS QUI TRAVERSAIENT L'ESTABLISHMENT LAÏC DE LA SOCIÉTÉ

Par ailleurs, les couches populaires israéliennes, frappées de plein fouet par la crise économique, sont beaucoup plus préoccupées par l'impact de la politique ultra-libérale du gouvernement actuel que par l'évolution du processus de paix. Si le camp de la paix veut rallier celles-ci à une solution négociée et créer par là un meilleur rapport de force interne, on ne peut faire abstraction de la question sociale et du débat sur la place de chaque groupe (Arabes, Juifs orientaux, Juifs religieux, nouveaux migrants,...) dans la société israélienne. Enfin, du côté palestinien, la gestion de l'après-Arafat a libéré les tensions qui traversaient l'establishment laïc de la société. La génération «de Tunis» qui occupait les places les plus en vue au sein de l'autorité palestinienne est accusée de corruption et fortement contestée par les jeunes du Fatah et la société civile. Ces clivages ne recoupent pas forcément la grille de lecture opposant «extrémistes» et «modérés». Les cadres plus anciens peuvent être critiques sur l'usage de la violence tout en étant intransigeants sur le fond - comme sur le problème des réfugiés - tandis que certains jeunes estiment que la fin justifie les moyens mais qu'il faudra être pragmatique une fois le rapport de force rééquilibré. La place des uns et des autres, comme celle du Hamas, affaibli militairement mais disposant d'une véritable assise populaire, sera vraisemblablement l'enjeu d'un conflit larvé dont les contrecoups affecteront le processus à venir.

Dans ce contexte confus, les choix stratégiques sont difficiles. Nous sommes convaincus qu'il faut éviter de se laisser porter par l'air du temps. Nous nous devons de défendre toujours une ligne cohérente et ce indépendamment des aléas de la vie politique en Israël comme en Palestine. C'est pourquoi il faut continuer de soutenir tous ceux qui, de Haifa à Eilat en passant par Tel-Aviv, Jérusalem et Beer-Sheva, pensent que l'avenir d'Israël comme Etat sûr, démocratique et prospère passe par un accord définitif avec l'Autorité palestinienne basé sur les paramètres de Genève.

(1) Au nom du Comité de Dor Hashalom: Ilan Tojerow, Gérald Goldstein, Jonathan Levy, Judith Lopes Cardozo, Raphaël Gellert, Ariane Glikerman, Yves Goldstein, Patrice Haberkorn, Lisa Kriwin, Nicolas Kriwin, Lola Lapiower, Noé Martens, Sandrine Resler, Michaël Rusinek, Dan Schreiber, Christophe Soil, Coralie Stalberg, Jérémie Tojerow, Jérémie Wald, Micha Wald

DOR HASHALOM: pour soutenir Israël en diffusant un message de paix et non en soutenant inconditionnellement son gouvernement, pour approfondir le débat et susciter la réflexion, et parce que rien n'existait dans la communauté pour leur génération, voici deux ans, avec un groupe d'amis, a été créée l'asbl Dor Hashalom (Génération pour la paix).

Webhttp://www.dorhashalom.org

© La Libre Belgique 2005