entretien

Ceux qui se passionnent pour notre Histoire récente attendaient ce moment depuis longtemps; pour la première fois, un chercheur a reconstitué l'itinéraire personnel d'Hubert Pierlot dont on peut dire qu'il fut de ceux qui sauvèrent la Belgique il y a un peu plus d'un demi-siècle, pendant et après la Seconde Guerre mondiale.

Doté d'une stature d'homme d'Etat, une denrée devenue rare dans nos contrées, cet Ardennais de Cugnon aussi déterminé qu'obstiné mais mû par un sens réel du devoir avait déjà joué un rôle de pointe dans la Belgique agitée de l'entre-deux-guerres.

Grâce soit rendue à Thierry Grosbois, chercheur à l'Université de Luxembourg qui a débroussaillé un terrain historique toujours glissant et ce alors qu'il n'a pas pu accéder aux archives de la famille Pierlot. Son approche de la personnalité politique catholique luxembourgeoise n'en est pas moins éclairante et devrait ouvrir d'autres horizons de recherche . Rencontre.

On ne vous a pas facilité la tâche: vous n'avez pas pu avoir accès aux papiers privés du comte Pierlot... Pourquoi selon vous?

Pour des raisons qui sont liées à l'histoire personnelle de la famille: les enfants d'Hubert Pierlot qui n'ont pas été épargnés non plus par des drames personnels en parallèle ont vécu les événements de la guerre et de la "Question royale" de très près et en ont conçu des sentiments que l'on doit comprendre. Cela dit, il faut préciser que la Fondation Pierlot qui vit le jour à l'initiative de Paul-Henri Spaak et d'André de Staercke en 1966 avait eu l'idée de faire réaliser une biographie. Mme Pierlot avait accueilli favorablement le projet mais il était finalement tombé à l'eau. En outre, c'est vrai que l'on ne dispose pas d'écrits personnels de Pierlot à l'exception d'une série d'articles dans " Le Soir" en 1947. Existe-t-il d'autres souvenirs de Pierlot? On parle d'un agenda ce qui ne signifie pas encore qu'il ait fait un journal personnel.

A Cugnon, le berceau des Pierlot, il n'y a pas de culte de la mémoire du Premier ministre?

Il y a un monument dépouillé et austère qui est le fruit d'une initiativé privée et qui a fait l'objet d'une inauguration officielle en présence des Chasseurs ardennais, il y a 17 ans mais, sur place, la famille Pierlot ne jouissait pas de la meilleure des images. Non pas à cause du Premier ministre mais de ses ancêtres qui ont développé les ardoisières sur place. Il faut dire que leur comportement vis-à-vis de leurs ouvriers a contribué à la naissance du socialisme dans le Luxembourg.

Votre mérite est de resituer toutes les dimensions d'Hubert Pierlot.

Il joua un rôle certain en matière de politique étrangère... même plus important qu'on pourrait le penser, devenant même incontournable. C'était normal: à Londres, pendant la guerre, il était le chef de l'Exécutif et il n'y avait plus de chef de l'Etat à ses côtés. Il remplaça aussi Spaak lorsque celui-ci quittait la Grande-Bretagne mais il n'était pas qu'un réserviste: il avait eu le portefeuille des relations internationales en 1939 et auparavant, il avait été très clair en prônant comme Léopold III une politique d'indépendance. Il partageait aussi avec le souverain une vision réformiste de l'Etat qu'il estimait devoir changer par des réformes administratives. A ses yeux, l'Exécutif devait être fort mais dans le strict respect de la Constitution.

Il s'entendait aussi très bien avec Spaak?

Oui, malgré leurs divergences idéologiques. A partir de 1942, Pierlot est acquis à l'idée du Benelux pour lequel il avait obtenu un consensus au sein du gouvernement. Il était aussi favorable à des solutions diplomatiques pour pacifier les esprits: il se sentait proche du Groupe d'Oslo où les futurs partenaires du Benelux s'unirent aux pays scandinaves. Puis, il apporta son soutien à la future Alliance atlantique mais ne crut par contre pas en l'Europe unie car il la trouvait trop diverse. Il se sentit plus proche de la Grande-Bretagne que de la France. A cause de Vichy mais aussi en raison d'une certaine conception gaulliste qui voyait la Wallonie rattachée à la France, ce qu'il ne pouvait admettre.

Comment s'est creusé le fossé entre Hubert Pierlot et Léopold III?

C'est un peu le fil rouge de la biographie qui explore surtout la période 1930-1950. Pierlot a toujours été un grand défenseur de la démocratie parlementaire avec un Exécutif mais aussi un Parlement renforcés. En fait, il s'est opposé à toutes les tentations autoritaristes. Comme ministre de l'Intérieur en 1934, il fit interdire les milices privées mais comme président de l'Union catholique, il empêcha aussi une prise de pouvoir par les rexistes. En cette qualité, il réussit aussi à réunir tous les "standen", toutes les familles autour d'un programme commun qui serait à la base du programme de Noël 1945 qui accmpagna la création du PSC-CVP. Ardent zélateur du parlementarisme,il devait fatalement se heurter au Roi qui ne pouvait admettre la montée omnipotente des partis. Il y avait entre eux une profonde opposition doctrinale.

Des conceptions différentes qui se polarisèrent à partir de mai 1940...

Oui, là où le Roi entendait privilégier son rôle de chef des armées, Pierlot s'attendait à ce qu'émergeât plutôt le chef de l'Etat. D'incompréhension en incompréhension, on en arriva à la rupture de Wijnendaele où les ministres présents avaient pourtant encore tout fait pour tenter de le convaincre. Mais le fossé était trop grand: le gouvernement entendait que le Roi parte en exil, en France avec lui, car on ne pouvait imaginer la débâcle de juin 40 mais aux yeux du Roi, la France et la Grande-Bretagne devaient assurer la neutralité de la Belgique. Les divergences étaient trop grandes, trop radicales et le temps de la guerre ne les apaisa pas. Tout au contraire...

En raison principalement du Testament politique de Léopold III qui campa sur ses positions jusqu'au bout...

Oui, son neutralisme absolu refusait de voir la nouvelle ère qui allait s'ouvrir avec un monde redécoupé sous le contrôle de Grandes Puissances. Le Roi était resté neutraliste et ne considérait pas la Grande-Bretagne comme un pays allié. Mais dès l'été 44, sentant venir la libération, le gouvernement belge se rendit compte de la nécessité d'installer un Régent. La Belgique devait forcément s'inscrire dans une alliance d'autant plus que la guerre continuait en Asie et que le gouvernement envisageait sérieusement d'y envoyer aussi des soldats belges.