Quelle vie bien faite que celle de Jacques Franck, l'ancien directeur de la rédaction et rédacteur en chef de «La Libre Belgique», qui vient d'être élevé au rang de baron par le Roi, avec quelques autres personnalités (1). On chercherait difficilement la faille, l'erreur, la fausse note dans cette vie d'une rare intensité intellectuelle, tout entière vouée à son métier de journaliste et à son journal, «La Libre». On devrait d'ailleurs plutôt parler d'écrivain que de journaliste tant la somme d'articles, d'éditoriaux, de commentaires, de portraits, de reportages est immense. Car Jacques Franck est ce qu'il est convenu, dans le métier, d'appeler une plume. Son style sobre, clair, riche est et reste un exemple pour beaucoup de ses confrères, même sept ans après son départ de la maison.

Né à Boechout, près d'Anvers, le 11 novembre 1931, Jacques Franck a effectué une grande partie de sa scolarité en néerlandais, dans son village d'abord, puis au collège des jésuites Notre-Dame à Anvers. Il s'offre ensuite deux années d'études en français, aux Facultés Notre-Dame de la Paix à Namur, avant de gagner Louvain pour y terminer des études de droit.

Après 15 mois de service militaire, il entre à «La Libre Belgique», en novembre 57, pour y renforcer le service parlementaire. Une entreprise à laquelle il restera fidèle pendant toute sa carrière et qu'il ne quittera que 39 ans plus tard après avoir sévi dans presque tous les services de la rédaction, à l'exception des sports et de la finance. Car après la politique belge, il passera à la politique étrangère, à ce que l'on appelait alors le «Marché commun», puis à la culture. Sans oublier quelques dures années au secrétariat de rédaction.

Cette mobilité professionnelle, celle qu'il n'a cessé d'encourager auprès des jeunes journalistes lorsqu'il devint directeur de la rédaction en 1984 -poste qu'il occupera pendant 12 ans- il l'a donc, plus que d'autres, assumée à tous les échelons. C'est sous son règne que «La Libre» s'est réellement ouverte au monde, à tous les mondes. Car cette «Léopoldine», comme on appelait alors ce journal catholique marqué par un attachement indéfectible au roi Léopold III, avait parfois tendance à se replier sur elle-même. Jacques Franck a ouvert les portes et les colonnes du journal à des opinions, des débats, des hommes et des femmes dont les contributions ont réellement enrichi les pages d'un quotidien dont l'ambition a toujours été d'être de qualité, bien écrit, humain, audacieux, impertinent, indépendant. Si «La Libre» est ce qu'elle est aujourd'hui, c'est en grande partie parce que cet homme, entouré d'une équipe motivée, a osé la réformer en profondeur, la faire évoluer, pas à pas, s'ouvrir à de nouveaux publics, de nouvelles tendances, de nouveaux courants de pensée, dans le respect des sensibilités des lecteurs plus traditionnels.

Si à 65 ans, il n'a plus fréquenté aussi assidûment la rédaction, il continue d'offrir ses chroniques aux lecteurs. Des textes qui touchent - le courrier en atteste - un public très fidèle et varié: il n'y a pas d'âge pour aimer la prose de Jacques Franck. Nombreux sont ceux qui se reconnaissent en lui, dans ses coups de coeur, ses coups de gueule et qui sont sensibles à ses mots, à son style, à sa verve littéraire. A son immense culture aussi. Car c'est là l'un de seuls désavantages de sa compagnie: il est toujours bien difficile de lui apprendre quelque chose ou de le «coincer» sur un point d'histoire, de géographie ou de littérature. Il peut parler pendant des heures, sans ennui. Lui, le passionné de Chateaubriand, de Machiavel, de Proust, d'Elsa Morante, de Raymond Aron, de Cocteau, de Thomas Mann, de Marguerite Yourcenar. Lui qui aime sa ville de Bruxelles, même s'il enrage qu'elle ait été tant détruite. Lui qui aime les Belges, même s'il raille de temps à autre leur petit esprit. Lui qui n'aime rien tant que de se promener à Rome, à Venise ou à Berlin.

Homme de convictions, Jacques Franck est aussi un homme terriblement fidèle dans ses amitiés et ses engagements. Sûr de ses choix, il peut aussi, à l'écoute des autres, nuancer sa pensée pour la rendre plus actuelle, plus accessible ou plus percutante.

Ce portrait mériterait sans doute quelques nuances. Car tout homme est homme. Avec ses grandeurs et ses faiblesses. Il jugera certainement ce propos peu objectif. Mais à cette «qualité» journalistique, impossible, improbable, illusoire, il a toujours préféré l'honnêteté intellectuelle et n'a jamais interdit à ses journalistes de perdre un instant le sens de la mesure pourvu que le sujet en vaille la peine...

Ce titre de baron n'est évidemment pas la première récompense qu'il reçoit. Il fut, en 1981, le premier détenteur du prix ex-libris, attribué par les éditeurs belges. Il fut membre aussi du Conseil supérieur de la langue française.

Quand on l'interroge sur le sens de cet anoblissement, sur les raisons qui l'ont amené à accepter, il déclare, un rien solennel: «J'ai accepté ce titre de baron parce que dans une société où les règles de politesse et de civilité sont de plus en plus abandonnées et où trop de nos concitoyens tiennent les formes, les usages et les traditions pour des obstacles à leur liberté ou pour des expressions désuètes du savoir vivre ensemble, les anoblissements, privilège royal, m'inscrivent dans une tradition qui relie les banquiers juifs de Léopold III à Dirk Frimout, et maintenant à deux journalistes, Mia Doornaert, pour qui j'ai une grande estime, et moi.»

(1) Ont également reçu le titre de baron: MM. Luc Tayart de Borms, Juan Cassiers, Léon Cassiers, Jaques Debulpaepe, Willy Legros. Sont faites baronnes: Mia Doornaert et Hilde Kieboom. Charles Vandenhove a reçu le titre de chevalier.

© La Libre Belgique 2003