Jan Goossens dirige le KVS, le grand théâtre flamand de Bruxelles, depuis 2001. Il l’a totalement transformé, en faisant de son théâtre un lieu de création et d’art pour toutes les cultures traversant Bruxelles. Un théâtre totalement impliqué dans une ville devenue multiculturelle mais avec un programme artistique exigeant. Il a monté des pièces jouées en français, noué des liens avec le Théâtre National ("Toernee General"), déménagé ses équipes dans les quartiers "difficiles" de la ville, créé des spectacles issus de l’immigration ou venus du hip-hop, aussi bien que des grands textes.

Il a aussi pris en compte l’importance de la communauté africaine de Bruxelles qui lui a ouvert les yeux sur le Congo. Dès son premier voyage à Kin, le virus et la passion l’ont touché. Il a noué des liens de longue haleine avec les artistes congolais, envoyant à Kinshasa des Belges aussi renommés qu’Alain Platel et Wim Vandekeybus, organisant un festival de théâtre à Kinshasa depuis 2009, et accueillant dans son théâtre des Congolais comme le brillant chorégraphe Faustin Linyekula. Il a de même noué des liens artistiques avec la Palestine et a invité des artistes de là-bas. "Bruxelles est aussi une ville arabe. "

C’est ce travail de longue haleine, à contre-courant des replis identitaires à la mode (il accueillit dans son théâtre les artistes flamands s’opposant au séparatisme), que couronne le Prix 2013 de la Citoyenneté attribué par la Fondation P&V.

Ce prix décerné par un vaste jury de 31 membres, est attribué chaque année à une personnalité ou une organisation "qui s’engage de manière exemplaire pour une société ouverte, démocratique et tolérante". Les frères Dardenne et Stéphane Hessel figurent parmi les précédents lauréats.

Les débuts

Jan Goossens a découvert le théâtre par sa mère, Lut Stroobants, qui l’emmenait à 6 ans voir des spectacles pour enfants au Burla à Anvers. Par son père, le journaliste Paul Goossens, premier rédacteur en chef du "Morgen", il découvrit l’engagement. Depuis toujours, il voulut faire du théâtre ; pas comme acteur ou metteur en scène, mais pour y monter des projets avec un clair engagement citoyen.

En parallèle avec des études de philosophie et de philologie à l’université, il fit un stage décisif à la Monnaie, alors dirigée par Gérard Mortier. Il travailla aussi deux ans avec Wim Vandekeybus, comme assistant à la dramaturgie. M. Mortier lui montra ce que peut être un vrai engagement artistique qui peut bouleverser un théâtre. Il rencontra, à la Monnaie, Peter Sellars qui y montait l’opéra de John Adams, "The Death of Klinghoffer". Peter Sellars, un des metteurs en scène les plus intéressants et les plus impliqués dans les problèmes de la société.

Jan Goossens travailla 3-4 ans avec Peter Sellars pour cinq à six opéras entre l’Europe et Los Angeles.

" Peter Sellars, explique Jan Goossens, m’a montré que si les artistes ne peuvent peut-être pas changer le monde, le monde ne pourra pas changer sans les artistes."

Mais il voulait monter un projet à plus long terme. L’occasion se présenta quand le vénérable KVS dut déménager à Molenbeek, au Bottelarij, pendant les travaux importants sur leur salle du centre-ville. " C’était un changement dramatique. Le public traditionnel du KVS abandonnait le théâtre à Molenbeek. Et le théâtre était implanté dans un quartier sans que le public local ne soit impliqué. Si le KVS devait encore exister (certaines voix parlaient ouvertement de le fermer) , il devait radicalement changer. Et la crise qu’il traversait a permis ce changement. On m’a nommé à 29 ans à peine, avec un directeur financier de 27 ans. Le défi était énorme, mais excitant."

Un défi qu’il a relevé avec succès depuis plus de 10 ans. Avec un grand sourire, Jan Goossens ajoute qu’il aimerait bien un jour travailler en Belgique francophone !

Le rôle de l’art

Pour Jan Goossens, la citoyenneté, être "bon citoyen", être "artiste responsable", "c’est contribuer à montrer qu’un autre monde est possible". "Cela s’est traduit depuis dix ans au KVS, en y développant un programme artistique de qualité, ambitieux et contemporain, et d’un autre côté un programme qui s’implique dans la ville. Même si ce n’est pas évident car on me répond parfois de m’occuper de mes affaires."

"Nous proposons des spectacles politiques, mais pas de partis politiques. Des spectacles qui montrent que la société peut être organisée autrement. Et on voit comment cette action a changé le paysage culturel à Bruxelles. On a créé un modèle unique qui n’a son pareil dans aucun autre théâtre de ville. Bruxelles n’est plus ce qu’elle était en 2000. Il y a eu des échanges entre communautés, on parle de multilinguisme, on a mené ce partenariat avec le Théâtre National pour montrer, à l’autre communauté, nos meilleurs spectacles. Le monde culturel a joué son rôle et aidé à changer la ville. Nous avons joué dans les différents quartiers de Bruxelles, amené nos équipes avec ‘Tok, Toc, Knock’ à la Cité modèle de Laeken, à Saint-Josse, ou dans le quartier européen où on a créé le musée de Thomas Bellinck qui montre ce que l’Europe devrait être. Ce sont des projets visionnaires qui ont changé la donne à Bruxelles."

La N-VA

Jan Goossens se réjouit de ce prix de la Fondation P&V qui n’est pas à proprement parler un prix culturel et qui prend donc d’autant plus de signification quand il est attribué à un projet culturel, récompensant l’action citoyenne possible d’un théâtre.

Au KVS, où on a vu par exemple Sam Touzani et Ben Hamidou créer leur spectacle en français, il n’y a plus d’abonnement. L’ambition est de refuser qu’un même public soit chaque fois là, formant une communauté fermée. " Je suis heureux quand je vois des salles pleines chez moi, et que je ne reconnais personne."

Le théâtre représente, pour Jan Goossens, un moment essentiel où une vraie qualité de rencontre peut se faire. " C’est important dans une ville où 50 % des gens n’ont pas de référence belge. C’est important d’être ouvert tout en gardant notre identité flamande et de montrer l’image d’une Flandre ouverte." Jan Goossens n’a jamais caché sa crainte face à la montée de la N-VA et à une Flandre qui se replierait, abandonnerait Bruxelles, ou voudrait scinder la Belgique. Il souligne que c’est grâce à l’accord avec le National que des artistes flamands comme Tom Lanoye se sont fait connaître en Wallonie. "Bruxelles est importante pour la Flandre et doit le rester comme porte sur le monde. " Si un jour la N-VA prenait le poste de ministre de la Culture en Flandre, " je continuerais à dire ce que je pense et je travaillerais avec eux s’il le faut. Ils comprendront, j’espère, que ce projet est intelligent. Mais je ne veux pas désespérer à 7 ou 8 mois des prochaines élections ".